L’ODEUR

Cette odeur de lavande et de noix
que le contact du mâle n’a pas encore
troublée.

Diomède se réveilla dans le soleil et, avant toute réflexion, se
sentit heureux. Il faisait chaud; les rideaux souriaient aux vitres
claires; il se leva, marcha tout nu. Des fleurs,’en une jardinière,
s’épanouissaient avec naïveté; les plantes vertes se dilataient,
inclinant au bout de leurs hampes des ombelles plus larges.

Longtemps il s’amusa à vivre ainsi, libre et attentif, dans la paix
bourdonnante du matin printanier. Ayant ouvert une fenêtre qui donnait
sur rien, sur des cimes d’arbres, sur le ciel, il se dressa divinement
fier au seuil de la nature rénovée.

Puis, son état de nudité l’inclinant à des pensées sexuelles, il
comprit la cause de sa joie, courut à ses vêtements, ouvrit avec hâte
la lettre parfumée encore d’une odeur de chair; il la lut debout, parmi
les fleurs et les feuillages qui lui frôlaient la peau.

Quatre feuillets bien remplis et comme ornés d’arabesques. Cette
écriture droite, pleine de boucles, il la trouva noble, cordiale,
et sensuelle par la courbe onduleuse des traits qui semblaient
prolonger les mots comme des baisers, qui se repliaient ainsi que
des bras pour garder plus longtemps la jouissance de l’idée. Les
aveux ne le surprenaient pas; il n’eut des restrictions et des doutes
qu’une perception indistincte; tout ce qui n’était ni désir ni don
s’abolissait dans le souvenir des récentes extases.

Son bonheur s’augmentait de la certitude de dominer désormais cette
créature superbe; elle était venue à lui, dépouillée de son orgueil
et presque de sa robe, déchirée en signe de soumission… Ému, il
se promit d’être pour Néo un ami magnifique, un trésor charnel et
sentimental répandu comme une pluie d’été sur tout son corps et
jusqu’au fond obscur de cette âme verdoyante. Il l’aima sous la
forme d’un jeune arbre frais, fort et chevelu, que l’on enlace, où
l’on cueille une branche, au pied duquel on se couche dans une ombre
odorante et tiède. Elle lui donnait une sensation de solidité, de
sécurité vitale, et à songer au jeune arbre à l’âme verdoyante, il se
voyait enraciné au même terrain, frémissant au vent du matin, pâmé en
un enlacis de rameaux fraternel et voluptueux.

Soudain il la désira. Les scènes pathétiques de la nuit remontaient
lentement jusqu’à ses yeux, puis redescendaient le long de ses nerfs,
drainant le sang des artères, fermant les portes affolées des veines;
il revoyait, presque pâmé, les bras dorés où les muscles couraient
comme des vagues, les épaules doucement tombantes, les seins larges
et profonds, rendus plus blancs par la pourpre de leurs gemmes; et il
sentait cette odeur de lavande et de noix, que le contact du mâle n’a
pas encore troublée.

*

Le soleil disparut sous un nuage; Diomède se vêtit, retrouva son
calme et sa lucidité, mais, encore dans le même cercle d’idées, il
disserta intérieurement sur la singularité et la diversité des odeurs
féminines, leur rôle dans l’amour, l’absurdité d’épouser une femme
sans avoir respiré ses épaules. Il comprit alors futilité des bals,
s’amusant que les exigences sensuelles eussent imposé aux plus pudiques
filles de s’offrir, fleur ouverte, au flair discret des prétendants.
Allant plus loin, il admit la nécessité de la plupart des usages
traditionnels, même de ceux dont la signification est oubliée: ainsi
les bains de mer et la demi-nudité des plages, c’était la revanche de
l’impudeur native sur l’emprisonnement des gorges et des bras, sur la
longueur des juges, sur les mensonges des robes et des corsages. Un
peuple habitué à un peu de nu se baignerait dans des étuves et non
dans l’eau dure et dangereuse de l’océan. Mais il faut que les femmes,
matrices de la race, se dévêtent, au moins une fois par an, sous l’œil
des mâles. Plus fort que toutes les religions, que toutes les morales,
l’instinct commande et la pudeur obéit.

Songeant à sa récente conversation avec Pascase il regretta de ne pas
lui avoir prouvé que la robe d’une jeune fille, après trois ou quatre
ans de bals et de plages, ne couvre plus qu’une chair aussi connue en
surface, par les yeux, les mains et la divination du mâle, que la
chair publique du modèle ou de la courtisane.

Pourtant, il ne condamnait ni la morale, ni la pudeur, ni la
lutte contre la nature; il trouvait intéressant ce perpétuel état
d’oscillation entre l’instinct animal et l’instinct humain, œuvre des
génies, collier de force et de grâce, ornement singulièrement heureux
et significatif…

«C’est le frontal du grand-prêtre, le signe de l’élection. Tel qu’il
est devenu, l’homme est un être contraire à la nature: là est sa
beauté. Mais il n’est pas mauvais que la nature parfois le rappelle
à son origine, l’incline vers ses mamelles dures et ses hanches de
pierre, afin qu’il sache que la joie est d’être un homme et non d’être
un animal.

Oh! que Néo, Dieu merci, est donc peu naturelle! Il n’est pas naturel
qu’une femme soit belle, blanche et dorée un peu. C’est son âme qui l’a
faite belle, c’est l’obscurité des maisons et des vêtements qui l’a
faite blanche, c’est la serre chaude des civilisations qui a décoloré
ses cheveux, ambré le duvet de ses bras, velouté sa peau, refait de
tout son corps une chose de douceur… Les hommes de notre race qui
marcheraient nus deviendraient de la couleur des vieilles chaudières de
cuivre rouge et les femmes qui font nos plaisirs ressembleraient aux
débardeurs qui vident le long de la Seine les bateaux chargés de sable.»

Diomède sourit en songeant aux dessinateurs naïfs qui illustrent de
petits Praxitéles tels romans préhistoriques et font fleurir à l’orée
des cavernes, parmi la puanteur des viandes pourries, des seins liliaux
et des épaules claires. II sourit aussi des écrivains.

«La beauté animale est naturelle. La beauté humaine n’est pas
naturelle; c’est une invention lentement perfectionnée, un des travaux
visibles et le chef-d’œuvre de l’intelligence.»

*

Ayant déjeuné, il relut la lettre. Alors les doutes et les réticences
éclatèrent comme un semis de taches d’encre, parmi les arabesques
cordiaux. Il souffrit.

«Les gestes et les mots d’hier soir n’ont-ils pas effacé les petites
taches d’encre? Tous ces retraits sur elle-même et ce partage en deux
êtres, l’un de sang, l’autre d’âme, est-ce autre chose que le geste de
laisser retomber sa robe, quand le passant regarde avec trop de désir
les jambes de la passante? Le fichu recroisé sur le sein? Mais elle
l’a déchiré elle-même, déchirant toutes les lignes de la lettre où son
amour était nié.»

Et peu à peu, il se réconforta.

La peur ne le dominait plus. L’oiseau sombre qui planait au-dessus
de sa tête était tombé à ses pieds, les ailes fermées, mais la bête,
encore palpitante, agitait les pattes et ses plumes frissonnaient.

Il sentait qu’une grande rénovation allait se faire en lui, que les
horizons multiples où il arrêtait ses regards amusés allaient se voiler
de brumes, un seul demeuré clair parmi le demi-jour universel.

Alors il se souhaita la force nécessaire pour subir cette nuit et ce
déchirement, anxieux de savoir si Néobelle serait assez resplendissante
pour éclairer, astre unique, le monde de ses pensées, de ses désirs et
de ses songes!

La notion de cette fille singulière, aux volontés disparates, était
encore trouble en son esprit frappé d’enthousiasme mais non libéré de
toute crainte égoïste. Abeille, guêpe ou bourdon, né viendrait-elle
elle pas apporter en son cerveau des germes illogiques et préparer là,
dans le secret du gynécée, d’hétéroclites fécondations et une illusoire
postérité?

«Elle voudra substituer à mes lents et ironiques plaisirs des
jouissances trop certaines et trop précises, car elle doit avoir, étant
femme, un but pratique et net dans la vie,–et moi je ne désire qu’un
peu vivre, un peu à la fois, ménageant mes nerfs et ma sensibilité,
toute mon intelligence repliée et déroulée lentement, selon les
occasions de proie, comme les anneaux paresseux d’un grand serpent qui
semble dormir dans les roseaux…




Jouer avec la vie, jouer avec les idées I Avoir deux ou trois
principes, solides mais troués comme des raquettes, pour que tout y
passe hormis l’essentiel… Et qu’y a-t-il d’essentiel, hormis faire
son salut, selon la très noble expression chrétienne, c’est-à-dire
se réaliser selon sa nature et selon son génie?… Si cela seul est
essentiel, j’aimerai Néobelle, quoi qu’il arrive; le pèlerin qui
chemine dans la neige doit aimer la maison qui s’ouvre à son appel et
le foyer qui s’allume pour ses genoux mouillés…

Mais que la maison ne se dédouble pas en deux salles, Tune ardente et
l’autre triste; qu’il n’y ait qu’une flamme, qu’une table et qu’un, lit
et que le sourire de la femme avoue une sensualité intelligente et tous
les raffinements spirituels…»

*

Là ses méditations furent interrompues par l’arrivée de Pascase.
Diomède, cette fois encore, en fut content; le tourbillon des idées
s’arrêta.

Pascase était satisfait et irrité. Attendri par les promesses de
Cyrène, il s’emportait cependant contre les mauvais mœurs dont il
venait de frôler les épaules et les reins.

Connaissant d’avance la teneur de toute plaidoierie dans le ton moral,
Diomède écoutait avec indifférence. A la fin, il répliqua:

–Deux ou trois fois par siècle, on change ou on nettoie les vitres
de la serre où nous vivons. D’abord la lumière plus claire nous
permet de voir plus intimement et de comprendre mieux le jeu de nos
mœurs; mais peu à peu la pluie et la poussière ternissent les vitres;
elles se bordent de mousse; les mouches y viennent accumuler leurs
ombres et leurs taches; l’opacité se fait, puis presque la nuit…
Mais qu’il fasse jour ou qu’il fasse nuit, les mœurs sont les mêmes,
car ce sont les mêmes sexes qui dansent la même ronde, dans le
même monde… Vous vivez à un moment où les vitres viennent d’être
changées (ou nettoyées); la lumière est nette, vos yeux ont toute leur
clairvoyance,–et vous croyez sincèrement qu’Elian ou Flavie sont
d’exceptionnels petits monstres en mission spéciale sur une terre
menacée des catastrophes et des incendies… Jéhovah lui-même y fut
trompé quand il détruisit les villes qu’il voulait maudites, mais
l’expérience lui est venue sans doute, ou l’indulgence, puisqu’il
regarde Paris sans colère…

–Qu’en savez-vous? dit Pascase.

*

Diomède continua doucement:

–… et peut-être en souriant. Je crois que Dieu est devenu, comme
nous, indulgent. Avez-vous remarqué, Pascase, la bonté de Dieu et son
infinie patience à modeler son âme divine sur l’âme humaine Ses pensées
sont toujours conformes à celle des trente justes intellectuels qui
gouvernent le monde sans que le monde s’en aperçoive, eux-mêmes menés
dans leur voie par un élu qui souvent reste ignoré des hommes. Dieu a
pensé comme Pythagore, qui n’est plus qu’un nom; comme saint Bernard,
dont les idées nous choquent; comme Spinoza, que personne n’a lu…
Dieu est vivant, Pascase. Il est bien l’Éternel. Il se transforme, sans
que meure une parcelle de sa divinité, et, phénix, il surgit, toujours,
quoique différent, essentiellement pareil à lui-même, du bûcher où
flambe le feu intellectuel…

*

Introduit dans une idée, Pascase savait s’y mouvoir. Il dit:

–Votre manière d’expliquer Dieu équivaut à le nier…

–Oh! Quelle affirmation plus candide? J’ai la foi d’une bonne femme…

*

Mais Diomède souriait un peu.

–Je crois Dieu immuable, reprit Pascase; peut-être indulgent,
peut-être patient… Mais je crois aussi, et c’est une de vos paroles
que j’ai méditée, qu’à certaines heures des siècles il cesse de
regarder, c’est-à-dire de penser le inonde. Alors le divin se retire
lentement des fîmes humaines. L’odeur de l’infini abandonne les
créatures; le parfum descendu remonte à sa source; et les âmes se
ferment, comme, le soir, la fleur des liserons. C’est l’interrègne.
Parfois je songe que peut-être nous vivons à une de ces heures-là.
La nuit est assez douce, mais morne; les herbes se penchent sous la
brume; les feuillages sont silencieux; la lune dort et les étoiles sont
tristes. Dieu pense d’autres mondes.

*

Diomède trouva cela très beau, très effrayant:

–Quel sujet de rêve, Pascase! Cet univers livré à des lois, à
la brutale causalité, à l’implacable règle des affinités et des
répulsions, à la Force, c’est-à-dire à la stupidité! Un univers enfin
sans l’intelligence, qui est la perpétuelle négation de la Loi, qui est
l’amour, qui est la joie, qui est l’épée où la force imbécile vient se
faire trouer le ventre!

–Cet état d’horreur, dit Pascase, est agréable à beaucoup d’hommes.
Après tout, c’est la conception scientifique du monde. Elle est
peut-être vraie.

–Peut-être, répondit Diomède, avec tristesse. D’ailleurs la
pensée d’un homme n’engage qu’un homme. Il y a bien des vérités.
Quelques-unes vivent; d’autres sont mortes; les autres mourront…
Mais selon ce système, Pascase, si vous l’adoptiez, ce qui
m’étonnerait, sur quoi établiriez-vous la basilique de votre bonne mère
la Morale?

–Sur rien. Ce serait absurde même d’en vouloir poser une pierre.

*

Diomède reprit:

–Pascase, est-ce que tout cela, au fond, ne vous est pas un peu
indifférent? N’aimeriez-vous pas mieux baiser les cheveux de la petite
Flavie?

–Non, ils sont trop courts.

–Courts, mais jolis et fins. Cependant, vous avez raison, car elle
refuserait vos lèvres d’homme. Flavie a des principes. Elle mourra
vierge du mâle. Ces aberrations ne sont pas déplaisantes comme celle
des Elians. Celui-là d’ailleurs est vénal…

–Oh!

–Oui, c’est laid et fort malpropre; mais les maladies aussi sont
laides et il faut y toucher. Mon ami, si l’on écrivait un peu de notre
vie, pourrait-on nier que nous avons vécu, nous, innocents de ces vices
bas, parmi les Elians aux cheveux bouclés? Faudrait-il s’abstenir, en
notant un paysage de forêt, d’y peindre des champignons parce qu’ils
sont vénéneux? Mon caractère ne me permet pas l’indignation. Je suis un
curieux, moi, et non un moraliste; je fais de l’anatomie et non de la
médecine. Je veux savoir comment est planté le cœur de l’animal; je ne
rédige pas d’ordonnances.

*

En dînant, ils s’occupèrent des besognes que Pascase pût accepter dans
les journaux régentés par Cyrène; et Diomède souriait de l’empressement
de son ami à s’introduire en ce milieu qu’il méprisait.

*

Il songeait:

«Lui aussi, il est vénal, et cependant c’est le plus honnête homme du
monde et le cœur le plus pur.

Tout n’est qu’ironie.»

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