L’ÉVENTAIL

C’est un éventail magique… Ce
petit objet se change en femme à
a prière d’un homme de bonne
volonté, voilà tout.

Il alla chez Pascase.

En son hygiénique taudis, organisé selon les commandements de la
Science, vaste, clair, froid, sans tapis, ni rideaux, ni tentures,
ni aucunes étoffes, étagères en planches de verre, meubles en bois
lessivé, Pascase, vêtu d’une longue blouse d’hôpital, feuilletait des
livres de médecine.

Il laissa entrer Diomède, comme toujours, mais en lui disant:

–Vous êtes le seul.

–Je le sais. Seul d’homme, mais les femmes?

–Non. Leurs jupes sont pleines de ferments balayés dans les rues, sur
les escaliers…

–Et Mauve?

–N’est pas venue.

–Pourtant… Que cherchez-vous?

–Le nom d’une maladie.

–La vôtre?

–Oui, répondait Pascase, avec mauvaise humeur.

*

Diomède le laissa tourner les pages, plein de pitié pour cet homme
simple, droit et crédule.

«C’est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui
ne diffère des autres que par l’objet. Il y a deux siècles, il eût
défendu la Bible contre Bayle. Aujourd’hui il défend la Science–encore
contre Bayle, contre l’ironie, contre le sourire. Il est de la race
des croyants, race éternelle, et peut-être la vraie réserve du monde.
L’homme honnête et simple croit; c’est sa fonction. Il croit la vérité
enseignée par les autorités de son âge; tour à tour et quelquefois en
même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de
Maistre. Avide, sa foi devance l’avenir; elle devance les miracles;
elle s’affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes
permis. Ce fut la théologie; ce fut la philosophie; c’est la science.
L’homme naît à genoux. Il faut qu’il adore. Quand ce n’est pas un
ostensoir, c’est une cornue; quand ce n’est pas l’infini, c’est un
ovule…

Pascase a plusieurs croyances. Le cas est fréquent. L’une mène à
l’autre et toutes s’accordent. Pascase unit dans son âme pieuse
l’hygiène et le christianisme.

Mais il n’est même pas, ni lui ni ses frères d’aujourd’hui, le vrai
Croyant, celui qui retient l’infini dans un grain de son chapelet ou
qui allume, à la mèche d’un cierge, l’incendie surnaturel. Pascase
n’est pas l’humble et admirable poète qui transmue en dieu la petite
statuette de plâtre ou de bois et qui prie la pierre d’être plus
humaine que lui, homme… Pascase est le croyant raisonneur…»

–J’ai trouvé! cria Pascase.

–Quoi?

–Le nom.

–Ah!

–Ce n’est pas grave.

–Vous croyez?

Diomède vérifia la date du livre.

–Mauvais… Trois ans… La Science marche… Une édition nouvelle a
paru…

–Quand?

–Cette semaine.

–Vous croyez?

–II faut savoir tout, répondit Diomède, pour pouvoir nier tout. Toutes
les sciences se contredisent et toutes les croyances s’accumulent. Ah!
tout! toutes les sensations, toutes les notions, tous les songes! Tout,
et écraser tout et en faire une poussière et la jeter au vent! Devenir
un petit être neuf qui boit la vie avec naïveté!

–Vous êtes loin d’un pareil état, Diomède.

–Je suis mon chemin. Je sais quelle serait ma réalisation.

–Quelle?

–L’ignorance totale, l’indifférence totale, l’indulgence totale…

–Eh bien, reprit Pascase, en souriant, soyez indulgent, un peu. Je
vais me marier.

–C’est très social.

–Vous me méprisez-?

–A peine. Subissez la vie. Moi aussi, je subis la vie. Qui
épousez-vous?

–Christine.

–Ah!

–Oui. Comme je sais, par Tanche, par d’autres, que vous aimez
Mademoiselle Néobelle de Sina, je n’ai eu aucun scrupule. D’ailleurs,
vous vous êtes vanté. Jamais Christine n’est venue chez vous. Elle me
l’a juré. Elle ne vous connaît que de nom et de visage, et de sourire,
peut-être…

–Inexprimable confusion, admirable songe! Souvenez-vous donc de
l’odeur des roses.

–Nervosité.




–Et c’est la même? Ma Christine, à moi?

–Oui, celle dont vous parliez comme d’une idéale amante, celle qui
hantait votre ennui,–mais qui n’a jamais franchi votre seuil.

–Rêve incarné! Elle est blonde, elle est svelte, elle est souriante et
taciturne?

–Elle est tout cela.

–Elle existe?

–Pascase, vous me volez mes songes! Vous dévalisez m

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