LES ROSES

L’odeur idéale des roses qu’on ne
cueillera jamais.

«Cette cabane d’anachorète avec son toit de chaume et peut-être de
roseaux, et sa porte en claie, et ses murs en terre battue, et la tête
de mort dans un coin, et la cruche! Oui, mais la joie d’être seul, et
le silence, et avoir écrasé le désir sous son pied nu!

Il y eut des temps où l’on courait au désert. Revenant de châtier
quelques indociles Slaves, les soldats surpris croisaient un pèlerin
qui allait s’agenouiller dans la solitude des dévastations nouvelles,
planter entre Rome et les barbares le rempart d’une croix de bois. L’un
partait, ivre encore d’une rose trop passionnément respirée, et il se
jetait le soir sur un tas de feuilles mortes; l’autre, tout troublé du
parfum amer des philosophies maladives, taillait ses dernières sandales
dans le rouleau des Ennéades et fermait pour jamais son âme et ses yeux
aux voluptés intellectuelles; l’autre, qui avait été cruel, baisait
avant de fuir la main de ses esclaves torturés: tous se punissaient
selon leur péché, mais ils avaient péché d’abord en aimant trop la vie
et ils se destinaient à ne plus caresser que des fantômes, à ne plus
sourire qu’à l’invisible.

*

Ceux-là étaient des chrétiens. Le paganisme aussi eut ses ermites, que
d’orgueilleuses volontés séparaient du reste des hommes, admirables
égoïstes enfin las de partager avec le commun des plaisirs vulgarisés,
fragiles sensitifs blessés trois fois par jour au rude contact de
la bestialité hirsute, mépriseurs qui, fatigués même de leur mépris
pour la médiocrité humaine, allaient essayer d’aimer les arbres et
peut-être, selon le commandement de Pythagore, d’adorer le souffle
sacré des tempêtes.

Et tous s’éloignaient altérés de la même soif, poussés vers la même
source, celle qui ne jaillit que dans les cellules ou dans les rochers,
sous la puissante magie de la solitude, et, ayant nié les contingences
sociales, ils s’abreuvaient au divin.

Pour être homme, c’est-à-dire participant de l’infini, il faut abjurer
toutes les conformités fraternelles et se vouloir spécial, unique,
absolu. Ceux-là seuls seront sauvés, qui se seront sauvés eux-mêmes
d’entre la foule…»

*

Là de sa méditation, Diomède fut interrompu par la sonnerie d’une heure.

Christine allait arriver.

Depuis que séparé d’une joie redevenue rien, anéanti lui-même presque
et demeuré prostré le long du chemin, il voulait s’égayer au sourire
des passantes.

Celle-ci était frêle, muette et lumineuse. Elle entrait comme un
regard, comme ayant coulé à travers la fente de la porte et, entrée, ne
remuait pas avec plus de bruit que dans la glace le reflet de sa grâce.

L’amour, et qu’on le dévêtît un peu, des mains ou du regard, au col
l’idée d’un baiser, d’équivoques prières: rien ne rassurait et
rien ne troublait la clarté de ses yeux étonnés pareils à ceux qui
accueillirent la visitation angélique, mais sans foi et passifs. Chaque
fois qu’elle venait, Diomède entendait intérieurement ce vers ancien
dont rien en Christine ne justifiait révocation, sinon peut-être un air
lointain de victime:

Les pleurs mêlés aux cris des mourantes hosties.

Le silence et une soudaine nuit étaient les adorables témoins du
sacrifice.

C’était une bien jolie jeune femme d’une chasteté toute chrétienne,
mais habillée singulièrement et tout d’un coup demi-nue. Sa beauté
était candide et sobre, monacale et aristocratique.

Diomède la rêvait une de ces nobles filles qui craintivement, mais
sans rougir, tendaient à leur armant l’échelle de corde par-dessus la
muraille du cloître. Histoires enfin presque toutes tragiques et si peu
galantes! Sa règle, jadis, eût été d’aimer sans rien dire, de suivre
son amour, au mépris du monde et de ne rendre compte qu’à Dieu de
l’usage de sa vie. D’ailleurs ingénue et heureuse au fond de son cœur,
quoique d’un bonheur dont personne, ni surtout ses amants n’auraient
eu la confidence.

Ses fidélités duraient plusieurs mois, toute une saison, amours d’été,
amours d’hiver, puis Diomède ne la revoyait plus que peut-être après
une année, car elle avait des révolutions comme les astres et des
manquements comme les comètes. Sans doute que sa chevelure dorée, pour
des yeux qui la pleuraient, n’avait qu’une seule fois paru au ciel.

*

Christine allait arriver, entrer comme un regard par la fente de la
porte.

Elle ne vint pas.

Diomède en eut du chagrin.

D’autres heures passèrent. Engourdi par la torture d’attendre, il avait
peu à peu repris sa méditation. Déçu et affligé, il se trouva bientôt,
irrité contre l’inclairvoyance de son désir et, une fois de plus,
envieux de l’état des sages qui ont aboli en leur âme toute mondaine
convoitise, telle que celle de boire en silence la beauté de la chaste
Christine.

Il rouvrit à la page délaissée le deuxième tome de la Vie des
Solitaires d’Occident et déplia soigneusement le plan du monastère
et du désert des Camaldules. Cet ordre révolu, par son inexistence
même le tentait spécialement. Cela se passait, disait le livre, «dans
une montagne très escarpée et d’un accès difficile; on en descend
comme par un précipice vers un vallon où fut bâti le monastère de
Camaldoli; de ce monastère on envoie chaque jour aux Hermites ce qui
leur est nécessaire. Entre le Monastère de la Vallée et l’Hermitage
d’en haut, il y a cinq quarts d’heures de chemin et l’on trouve sur
sa route quantité d’arbres verts et plusieurs torrents qu’il faut
passer. Cette montagne est toute couverte d’un bois obscur de grands
sapins qui rendent une excellente odeur: comme ces arbres ont toujours
leurs feuilles et leur verdure, ils forment au milieu de la forêt un
lieu sombre et la plus belle retraite du monde, toujours arrosée par
sept fontaines, aux eaux claires et pures, et l’effet en est très
agréable…»

*

Il ferma les yeux un peu, attendant la présence de son amie; puis il
relut cette page verdoyante.

«Très agréable… En effet, très agréable», et Diomède songea que par
des lectures choisies avec soin, lentes et méditées, on peut recréer
son existence avec une facilité presque mauvaise.

«L’homme d’action n’est qu’un terrassier; le moindre conteur remue plus
de vie qu’un conquérant, et d’ailleurs si la parole n’est pas tout,
rien n’existe sans la parole: elle est à la fois le levain, le sel et
la forme. Elle est peut-être aux gestes humains ce que le soleil est
à la terre, le principe extérieur de la différenciation formelle, la
condition absolue du mouvement vital. Quelques-uns seulement, et sans
profit ni joie pour eux-mêmes, peuvent transformer directement les
actes d’autrui en pensées personnelles: le peuple des hommes ne pense
que des pensées déjà exhalées, ne sent que des sentiments déjà usés et
des sensations fanées comme de vieux gants. Quand une parole nouvelle
arrive à son adresse, elle arrive pareille à ces cartes postales qui
ont fait le tour du monde et dont l’écriture se meurt oblitérée sous
les maculatures, mais, énigme ou mensonge, elle n’en est pas moins la
grande créatrice peut-être de tout, et créatrice très agréable, en
effet très agréable, les jours où l’on attend Christine, à l’heure où
le désir parti vous laisse un trou dans le cœur.

Les Camaldules, de pauvres gens, sans doute, à l’âme fade, lasse et
endormie. En être, quel dégoût! Mais en lire le conte ou l’histoire
me donne une heure de paix,–et je songe avec délices au mépris, pour
de si candides plaisirs, de la plèbe intellectuelle et du troupeau
sentimental.»

Il se reprit:

«Ceci dépasse un peu ma pensée présente…»

Il venait de songer à Pascase, si doux et si sensible sans sa brutalité
nerveuse et dont il se sentait aimé avec une crainte fière.

«Peut-être va-t-il passer? Je lui ferai signe.»

*

Pascase à tout moment sortait, vite rentré; une singulière agitation
musculaire lui donnait des allures de chien inquiet dont on ne sait
s’il cherche une femelle, un os, ou rien.

Il passa, levant les yeux, et Diomède n’eut qu’à cogner légèrement à la
vitre.

–Je n’osais, dit Pascase. Hier, vous m’aviez dit, votre chère
Christine…

–Christine ne m’est pas chère, répondit Diomède, elle m’est agréable.
Comme les mots n’ont pas pour nous deux un identique sens je dois
préciser, en me servant de votre langage. Christine m’est agréable
par sa forme, sa grâce, sa discrétion, son air pâle et voilà tout.
D’ailleurs elle n’est pas venue.

–Et cela vous est égal?




–Maintenant, oui. Il y a une heure, j’en souffrais. Je souffrais par
ma faute. Seul, je puis me faire souffrir. Je me poignarde moi-même.
Les autres couteaux n’ont pas d’affinité avec ma chair. Christine vient
ou ne vient pas. Elle n’est pas venue: c’est à cette minute comme si
elle était partie. Peut-être n’ai-je pas désiré assez ardemment sa
présence? Il y a des jours où les âmes tournent sans volonté comme des
boussoles malades; elles ne peuvent prendre contact et nos désirs, même
mutuels, crèvent à mi-chemin dans l’air, s’en vont en petites fusées un
peu ridicules.

*

Pascase en était resté à «partie ou pas venue»; il dit:

–Ce n’est pas la même chose.

–Quoi? Les désirs et les fusées?

–Quelles fusées? Diomède, que votre pensée est difficile à suivre! Je
dis: Partie ou pas venue, c’est très différent. C’est oui et non.

–Pascase, mon cher ami, quand oui ou non se disent au passé ils ont
une signification également nulle; ils se confondent dans le néant.

–Enfin, venue, vous auriez encore maintenant aux mains, aux yeux, aux
lèvres la sensation d’un souvenir vrai, d’une joie évidente. L’odeur
des roses demeure où les roses ont fleuri.

–Vous êtes content de votre phrase? Elle est jolie.

–Je dis ce que je pense.

*

Diomède ne répondit pas. Il ne pouvait, sans le froisser, avouer ses
habitudes spécieuses de langage à un ami du caractère de Pascase.
Souriant, il reprit:

–Pourquoi croyez-vous à l’existence de Christine? L’avez-vous vue?

–Jamais. Et je ne voudrais pas la voir. Elle me fait peur. Si je la
voyais, je l’aimerais. Ne me la montrez jamais, jamais!…

*

Il s’était levé, exalté, bousculant les tapis, tyrannisant avec des
doigts fous un éventail qui traînait sur une table.

–Elle est venue! voici son éventail. Je le reconnais. Il sent l’odeur
quelle doit sentir, l’odeur des roses, l’odeur idéale des roses qu’on
ne cueillera jamais. En aurais-je peur, si je ne la sentais vivante et
tentante? Cette chambre est toute pleine d’elle. J’ai tort de venir
ici. Si je l’aimais, je ne me possèderais plus… Elle me tiendrait,
elle me serrerait, elle m’étoufferait dans ses bras parfumés de l’odeur
des roses mourantes… Elle me fait peur, elle me fait peur…

*

Il se tut, réfugié dans un coin, l’air honteux, penché sur une des
images, papillons cloués au mur. Alors Diomède, que de telles oraisons
ne pouvaient ni surprendre, ni émouvoir, insinua doucement:

–Pascase, cœur tendre et brave, pourquoi n’avez-vous pas une
maîtresse, une vraie maîtresse? Moi, j’en ai plusieurs…

–Comment, vous la trompez, Elle!

–Nous ne nous comprenons pas bien, reprit Diomède, souriant
amicalement, et la faute en est, je crois, à votre vocabulaire un peu
démodé. Les femmes, fleurs des haies, appartiennent à ceux qui les
cueillent. A elles, femmes, mieux douées que les églantines, d’agiter
la menace de leurs épines, si elles ne veulent pas être cueillies:
avant de se donner, elles sont libres, et, s’étant données, elles sont
libres encore. J’ai Christine: prenez-la, mais comment ferez-vous?
D’ailleurs vous en avez peur. Laissons les rêves. J’ai Fanette, une
enfant légère, toute blonde et fine, que j’aime pour la fraîcheur de
son âme, mais Fanette a des amants sans nombre. Où aurait-elle appris
l’amour? L’amour s’apprend. Voulez-vous Fanette? Elle est douce, elle
vous séduira. J’ai Mauve: mais Mauve a goûté à bien des grappes. Sa
vigne est une forêt de ceps aux feuilles viridentes, aux fruits de
route saveur: sucre ou verjus, l’oiseau picore et boit, le bec levé au
ciel, en une si jolie extase. Aimez-la, aimez l’amusante Mauve. Elle
est rousse comme un marron. Non? Pas? Prenez Cyrène, femme illustre
que Cyran adora. Depuis, il s’est fait oindre l’âme, selon les rites,
des plus puissantes huiles pénitentielles, mais Cyrène est prête à
la vertu: ils s’aimeront peut-être encore, par ennui, par pitié, par
lassitude… Je ne sais que vous conseiller, j’aime beaucoup Cyran.
Il me plairait seulement de contrarier les destins et d’effacer un
mot des écritures que formulent dans le ciel astrologique les mains
séniles des planètes célèbres… Cyrène est bien des choses; d’abord
un saule pleureur, et le plus hospitalier; on s’y assied en rond et on
fait la dînette. Cœur charmant de vicieuse sentimentale! Elle était si
bien faite pour ne pas écrire et pour être la dame voilée qui descend
de voiture en plein faubourg, jette une bourse à la pauvre veuve, et
disparaît dans un nuage d’amour, la dame qui est généreuse parce que
ses lombes sont satisfaits. Je n’ai trouvé jamais un peu de logique que
dans les romans-feuilletons… Enfin, elle s’ennuie, elle me l’a dit.
Elle attend. De l’ennui vrai, de l’ennui sacré, du grand ennui, elle
est naturellement incapable. Ah! l’inquiétude de vivre, l’ignorance de
tout, notre mutisme aux incessantes questions de l’être inconnu qui
demeure, s’agite et chante en nous! Lui répondre? D’abord le connaître.
Avant tout peut-être, le chercher? Le cherchons-nous vraiment et
avec bonne volonté? Quel est son nom? Son nom est Nous, son nom est
Moi. J’ai des hommes et des femmes, des amis et des maîtresses,
une vie libre et large, il me manque Moi. Parfois je me cherche et,
miraculeusement, parfois je me trouve: alors je me fuis. C’est absurde,
oui, mais j’ai un penchant vers l’absurde: un jeune arbre s’incline
vers l’eau triste et verdie d’un étang obscur. Il y a de la peur dans
nos âmes et, dans nos têtes, le vertige des courants et des chutes.
Arbres, plantes, herbes d’aujourd’hui, vous, moi et tous, nous sommes
des êtres déracinés qu’emporte vers l’océan ignoré, radeaux, barques
ou navires, le brutal et impérieux fleuve qui a conquis la forêt.
Il nous emporte debout, dressés encore comme de l’humus natal, avec
nos feuilles que le vent fait parler, nos oiseaux, nos insectes,
tontes nos bêtes familières: et c’est pourquoi nous croyons vivre,
mais il n’y aura plus de printemps. Non, c’est trop grandiose pour
notre médiocrité. Il s’agit d’une pauvre touffe de mousse qui ne se
nourrit plus de la terre, mais d’un peu d’air humide; ou peut-être
d’une giroflée qui grelotte sur la crête d’un vieux mur. Je ne fais
plus partie ni des bois spontanés, ni des jardins bien ordonnés; je
n’éprouve aucun plaisir de fraternité; je suis seul. Comme nous sommes
seuls, mon ami! Seuls et abandonnés nus au milieu du monde hostile et
délaissés même de Dieu. Dieu, il ne gouverne plus; c’est l’interrègne
de l’infini. Alors notre salut est en nous, absolument, comme il a
été dit, et il faut nous chercher, et nous trouver, et apprendre à ne
pas avoir peur de nous-mêmes; à regarder bravement les eaux vertes
et froides de l’étang obscur et triste. Voilà, je sais toujours par
faitement ce que je veux dire, et d’images en images, comme on change
de cheval et non de route, j’arrive à l’auberge. Ah! oui, se coucher et
dormir! La pensée est une maladie qui fait fuir le sommeil… Demain,
j’irai voir Fanette. Ça, c’est bien amusant.

*

Demeuré seul, Pascase ayant à peine refermé la porte, Diomède sentit
un rapide frisson de fièvre. Son idée se levait comme d’un fauteuil,
marchait, s’approchait de lui; il en subit l’étreinte et le baiser,
vécut avec elle, toute la soirée, se coucha avec elle en son lit
d’homme seul. Nue et froide, tenace et muette, elle s’étendit près de
lui, veillant sur son sommeil.

La voix de Christine l’appela du bas de la montagne. Il se leva, sortit
de sa cellule et descendit vers la voyageuse attardée, un bâton d’une
main et de l’autre une lourde lanterne. Mais Christine, dès qu’elle le
vit, s’enfuit, criant:

«J’ai peur des grands sapins noirs.»