LES PEUPLIERS

Au matin Diomède fut délivré. Alors il songea à Pascase et le plaignit
de sa folie. Il le jugeait capable vraiment de se laisser prendre ou
même de se donner, né pour porter avec contentement le fardeau si lourd
de l’esclavage sentimental. Sa peur n’était que l’instinctif cri de la
bête surprise parmi la paix de la caverne; mais capté, il entrerait
dans la cage nouvelle (si peu différente de la caverne), avec une fière
docilité…

«Cela serait curieux s’il était vraiment amoureux de Christine! La
jolie psychologie à suivre! Il faut tromper la Nature. Rien de plaisant
comme de railler la vieille déesse naïve et de fouetter un peu ses
amants! Les âmes simples seront bafouées jusqu’aux larmes…»

Il se reprit:

«Ceci encore est trop. J’exprime la haine et le mépris, moi qui ne suis
incliné qu’à la pitié. Avoir pitié des hommes. Tout autre sentiment est
excessif. Je voudrais répandre autour de moi d’abondantes aumônes…»

*

Des flocons volaient, fleurs des peupliers pâles. Une jeune femme
passa, sa robe rose harnachée de houppes, buisson d’églantiers frôlé
par des agneaux. Il songea à Fanette. Mais c’était l’heure de Cyran.
Bien plus amusant encore était Cyran avec sa méchanceté maintenant
timide, clandestine, ses mots équivoques insinués d’un ton doux, selon
toutes les formes de la pureté d’intention; des pièces fausses dans le
tronc des pauvres.

Il ornementait à Auteuil une pauvre chapelle de Franciscains,
peintre de ceux dont la peinture n’est qu’une des formes abrégées
de l’écriture, et à la nuit, sa page finie, s’en revenait par les
barques, vers le petit café de la rue Saint-Benoît où des amis le
rejoignaient. Le matin, la messe; le soir, le café: la vie de Cyran
oscillait maintenant béate entre cette joie et ce plaisir.

*

Il posa sur la table son tabac, sa pipe et un petit eucologe, caressa
ses cheveux blancs et, les lèvres retroussées, dit, poussant vers
Diomède, le livret noir:

–Oui, mon cher, j’en suis là, fillette de quatorze ans, délectée à
l’invincible niaiserie des redites amoureuses. _Petit Mois de Marie!_
C’est drôle, hein? Cyran, l’homme des filles! Mais j’ai tant aimé la
chair, j’ai tant bu et mangé là chair et le sang de la femme que je ne
puis plus communier qu’avec de fallacieuses nuées. Ah! rosée céleste,
manne matinale! Ah! qu’elle pleure et qu’elle pleuve! Je fais une
peinture pour expliquer cela: une procession de femmes blanches qui
s’avancent voilées, tenant à la main un rameau défeuillé fleuri d’un
cœur. Cela ressemble à un gros lys rouge. Tout le reste blanc, rien que
blanc, et il tombe du ciel pâle une rosée neigeuse… C’est très beau…

*

Facilement dominateur de Pascase et de quelques autres, Diomède était
moins à l’aise avec Cyran dont l’imagination volontaire et tortueuse le
déroutait parfois. D’ailleurs il l’aimait. Pour se donner du temps, il
voulut discuter la question technique du blanc sur blanc, mais Cyran
continua:

–Ne plus peindre que pour les premières communiantes! Est-ce que les
âmes fraîches de ces petites amoureuses n’ont pas droit à l’art, tout
comme votre âme corrompue, dites, Diomède? Des anges, des flammes, des
colombes et des lys…

–Des liserons qui leur grimpent aux jambes, interrompit Diomède. Elles
sont tout aussi corrompues que vous, mais innocemment; elles ne le
savent pas. Les petites filles, vous savez ce qu’on en fait?…

–Je l’ai su, répondit Cyran, avec une certaine gravité.

*

Il fit disparaître son eucologe et reprit doucement, après un silence:

–Diomède, je ne cherche pas à vous tromper, et vous me connaissez
trop pour ne pas savoir discerner ma vraie pensée d’entre les faux
cabochons. Eh bien, j’ai vraiment besoin de candeur, de fraîcheur,
de blanc, de neige! Je me suis tellement brûlé, je me suis tellement
sali…

–Oui, dit Diomède, le péché est une morphine; on meurt de ses piqûres
et on meurt de l’absence de ses piqûres. Il vaut peut-être mieux mourir
agréablement.

–Mais je mourais bêtement avec la sensation de m’enfoncer dans la vase
mouvante d’un marais… Un jour je lisais des pages de Hello. L’émotion
dominait le sourire, je me rêvais, je méditais… Enfin j’ai été
foudroyé.

–Saint Paul, saint Cyran, comme dit Cyrène.

–Peut-être… Que devient-elle?

–Rien de bon, dit Diomède. Elle s’ennuie et vous aime toujours.




Cyran reprit, sans insister:

–Moi, je suis très heureux, je vis en paix, je me roule dans la neige
et dans le blanc d’argent, je ne crains Cyrène ni aucune femme et je
peins des fresques sur les murs d’une église toute nue. J’en ai pour
vingt ans; je mourrai là si on veut m’y faire un lit de paille et de
cendre, quand viendra mon heure. Adieu.

*

«Comme il est parti brusquement! Il a peur que je lui parle de Cyrène,
songea Diomède. Cyran a peur. Pascase a peur. Et moi? Moi aussi, j’ai
peur. Moi! Oui, moi. J’ai peur de la femme qui m’a ému, de la femme que
je désire, de la femme que j’aime. J’ai peur de la seule, j’ai peur
de la vraie. Hier, Pascase parlait comme je pensais. Et maintenant,
Cyran!… Il n’y en a qu’une… C’est peut-être la même, diversifiée
selon les formes d’âme et de chair qui doivent s’adapter comme une
cuirasse–ou comme un cilice–à la rébellion de nos poitrines…
Oh! quand j’ai vu ses yeux bruns me regarder si doucement et si
impérieusement!… Non. Je veux jouer avec la vie, je veux passer en
rêvant; je ne veux pas croire; je ne veux pas aimer; je ne veux pas
souffrir; je ne veux pas être heureux; je ne veux pas être dupe. Je
regarde, j’observe, je juge, je souris.

Mais Pascase, mais Cyran? Pourquoi ont-ils peur? Pascase a peur de
l’inconnu, et Cyran, du connu. Moi? j’ai peur de, m’agenouiller, voilà
tout.

Ah! Christine, Mauve, Fanette, sauvez-moi!

Assez! D’ailleurs je puis la nier en n’y pensant pas. Demain, Fanette.»

*

Mais toute sa soirée, traînée en des rues noires ou sous des arbres
morts, il pensa à Néobelle. C’était une jeune fille forte, pleine de
sève et de volonté, aperçue un jour, déjà loin, et aussitôt aimée,
tristement jolie dans la semi-nudité d’une robe de bal et presque
abandonnée, à cause de la sévérité de ses yeux bruns et de la maturité
d’un corps dont la puissance contrariait l’idée légère et douce que
les hommes se font d’une vierge. Elle eût été adorée sur un théâtre
parmi l’exaltation mesurée des vers tragiques que son bras un peu lourd
pouvait scander avec certitude. De plain-pied, sur les planches d’un
salon, elle semblait exilée comme un hortensia trop somptueux dans
l’enclos d’un jardin de pauvre. Vraiment, sa richesse faisait peur et
les désirs mouraient d’une tension presque douloureuse devant la vision
violente du dôme géminé des reins, du ventre au fier promontoire d’or,
des seins fleuris durement de bronze et de pourpre, des épaules salées
de girofle, pareilles à ces roches de marbre blanc surgies d’entre
les lavandes, les thyms et les menthes, sous la rousseur opulente des
génévriers. Elle était rousse, et sombre par une peau mate qui buvait
toutes les lumières et ne rendait qu’une nuance chaude et riche de rose
jaune.

«La nier? reprenait Diomède. Elle est indéniable. La fuir, tout
au plus. La fuir? Son nom seul, et je la vois nue, femme, muette,
souriante, et si elle respire, si ses seins se tendent comme des
voiles, le navire m’embarque et m’emporte vers les hautes mers et les
vieilles îles de la félicité charnelle. Mais elle n’est pas la chair
stupide qui jouit des joies de la bête et se retire et s’en retourne
au pâturage; il y a de la grâce et de l’intelligence dans sa majesté
animale: elle est douée du sourire.

Elle sourit sérieusement. Elle est sérieuse comme une divinité. A
genoux. Non, ni devant les hommes, ni devant les femmes. J’offre
ou j’accepte. Il y en a tant, de ces yeux de bonne volonté et des
corsages qu’un regard dégrafe. Idoles qu’on touche sans préambule et
sans peur,–et tellement toutes pareilles à celles qui s’enferment sous
des vitrines! Naïveté de se vouloir volée par le bris d’une serrure
qu’une larme force ou d’une glace qu’une prière étoile…

Je ne veux ni prier, ni pleurer. Je porte mon désir et mon désir me
porte. Nous irons longtemps et loin, fardeau à chacun notre tour, vers
rien, vers l’oubli, vers le silence et peut-être la paix.

Elle me trouble. Je ne veux pas que l’eau du lac se moire de bulles
crevées: cela me gêne quand je regarde, parmi les cailloux verts et les
herbes, le jeu des bêtes noires qui sont mes pensées bien-aimées.

Inquiet, triste et libre, plutôt qu’heureux par l’abandon de mes mains!
Ses cheveux pourtant feraient de belles cordes, doux comme la soie,
fortes comme le chanvre…

Non. Jouer avec Fanette.

M’amusera-t-elle encore? Christine, hier, m’aurait peut-être déçu!
Cyran m’a glacé. Acquérir cette âme de brume et de neige quand on a
été Cyran, l’homme des paroles brèves, des gestes nets, des yeux secs.
Changer, c’est peut-être déchoir.»

You may also like