LES PENSÉES

Les Pensées sont faites pour être
pensées et non pour être agies.

Flowerbury Manor. Saturday.

«Très Cher Dio,

«Vous saurez toute la tragédie de mon amour.

«J’étais si libre et maîtresse chez moi que mon père jamais n’osa me
dénier le droit d’une seule de mes volontés. Il me laissa sortir, un
soir, avec vous, mais il attendit mon retour, triste et soupçonneux,
m’apprit sa résolution de m’emmener à Flowerbury, dès le lendemain. Je
savais. J’attendais cela. Le mariage, pour une fille, c’est une seconde
première communion, et rien de plus; l’acte est pareil, quoique moins
pur et, humainement, plus significatif; ses conséquences, toutes de
l’ordre matériel, sont vulgaires et traditionnelles.

«Moi, ses mystères ne pouvaient plus m’émouvoir; Lord Grouchy n’a
manifesté qu’une satisfaction discrète, comme à tuer une oie sauvage ou
à respirer la virginité d’une vieille eau-de-vie de France retrouvée
dans lu poussière des caves. Il m’a témoigné cette confiance de me
dévoiler tous ses goûts; il n’est pas hypocrite; il désire un mâle de
son sang. Dieu le satisfasse: la vérité, c’est ce que Ton croit,–selon
vos enseignements, Diomède,–mais, moi, je lirai l’âme du père dans les
yeux du fils.

«Vous vous souvenez, ami, de cette lettre que vous n’avez pas su
lire, même à travers l’enveloppe? Relisez-la. Elle vous paraîtra
claire, maintenant, si vous voyez, au mot amant, que, dès lors, je me
considérerais comme mariée. Opération purement juridique, formule la
plus usitée pour la transmission de la propriété, usage social dont je
n’ai subi que l’ombre, en souriant! J’ai souri de tromper la société,
le monde, et toutes les dupes du jeu; je vous souris par-dessus la mer,
mon délicieux complice!

»Dio, c’est maintenant que je vous aime!

»Je t’aime, Dio! Tu m’as rendue si différente des autres femmes! Il me
semble qu’un aigle m’a transportée sur les cimes d’une forêt, parmi les
feuilles, dans la maison du vent; c’est là que je vis et c’est là que
je pense à toi, pendant que sous les branches que frôlent les têtes
humaines, des êtres se réjouissent de la solidité de leurs jambes et du
poids de leurs reins. Moi, je me lève jusqu’à ton front et j’explore le
royaume de ta pensée, et je réalise tes discours par la beauté de mes
attitudes.

»Je me suis donnée à toi pour être digne de toi, et avec si peu d’amour
encore que je fus laide, peut-être, pendant le sacrifice. Il faut aimer
pour se donner avec grâce. Mais à cette heure, pleine d’harmonie, je
trouverais la joie qui se perdit dans ma chair, et nos yeux seraient de
la même couleur.

«Attends-moi…

«Belle.»

*

«Lettre interrompue par la rentrée de la meute, songea Diomède, très
froid. Mais je ne prévoyais pas tant de lyrisme. Cela ne m’intéresse
plus. Où le mensonge a passé, je ne mets pas les pieds. Il y a des
herbes fraîches. J’irai le long du ruisseau, dans le pré, parmi les
joncs en fleur et j’écorcerai les joncs pour voir trembler entre mes
doigts la blancheur de leur moelle. J’aimerai les âmes franches comme
le jonc des prés et aussi vertes et aussi innocentes…

Je me suis trompé. On ne peut rien dire dans la vie qui ne tombe en
des oreilles maladroites, et des êtres se hâtent de travestir en actes
vos pensées. Les pensées sont faites pour êtres pensées et non pour
être agies. Action, tu n’es pas la sœur, tu es la fille du rêve, sa
fille ridicule et déformée. Action, abstiens-toi d’écouter aux portes
des cerveaux; trouve en toi-même, si tu en es capable, ton motif et ta
justification.

Sois stérile, Pensée. Ne lâche que desséchées par l’ironie tes graines
pestilentes. Sois un engrais et non une semence. Mais si le fumier
fleurit, résigne-toi à empoisonner le monde. Ton odeur fera se coucher
les femmes au milieu du cercle des mâles sanglants et ta beauté sourira
dans les cheveux parés pour la luxure.

Il faut se taire, Dès qu’on ouvre la bouche, les flèches partent,
s’en vont, portant des mots, pénétrer les membres et les forcer au
mouvement. La pensée s’agite en danses et en gestes; elle se ment à
elle-même, elle se nie en devenant principe de force, c’est-à-dire
inconsciente et stupide. Il avait raison, le prêtre de hasard: la
stupidité est une des formes de l’intelligence; c’est l’intelligence
devenue acte: c’est la phrase de Beethoven devenue la main qui fouille
les croupes; c’est l’idée de la liberté sexuelle devenue le motif d’une
turpitude.

Toute idée qui se réalise, se réalise laide ou nulle. Il faut séparer
les deux domaines: l’instinct guidera les actes; et la pensée, délivrée
de la crainte des déformations basses, s’épanouira libre et seule selon
la beauté énorme de sa nature absolue.

La pensée ne doit pas être agie; l’acte ne doit pas être pensé. Quand
je songe mes actions, je les enlaidis encore; isolées dans leur
catégorie, elles seraient peut-être innocentes comme des pensées sont
innocentes. Quelques actes, si peu! non des miens, peuvent, comme des
agneaux blancs, entrer dans l’enclos des pensées innocentes…




Néo, qu’elle a été vulgaire! «Je réalise tes discours par la beauté de
mes attitudes.» O stupidité! Néo, tu réalises les discours qui sont
entrés dans ton oreille et non: eux qui sont sortis de ma bouche.

«Délicieux complice!» Cela, c’est mieux et c’est vrai. Je vais lui
répondre. Puis-je injurier une femme parce qu’elle oublia d’élucider
un point obscur de la métaphysique des idées? Délicieuse complice,
tu reviendras: ci, tes pieds nus feront encore de pâles fleurs sur
le tapis bleu et je te verrai encore étendue sur mon lit comme une
statue éternelle couchée sur un tombeau… Je n’ai plus peur de toi;
je sais que ton amour n’est que le désir de m’étonner «par la beauté
de tes attitudes, et quand tes yeux bruns voudront sourire, je serai
content…»

*

Diomède sortit, désirant se calmer par un spectacle indifférent.

Avenue des Champs-Élysées, il rencontra Cyrène dans son landeau, avec
Elian et Flavie, roses et rieurs. Elle les grondait comme de petits
chiens, leur faisait manger des bonbons.

*

Plus loin, sous les arbres, Pascase et Christine s’en revenaient vite,
l’air un peu égaré: Diomède crut voir un homme rude qui les chassait à
coups de fouet.

«Ombre charmante!»

*

Une voiture passa rapide où une femme pleurait: il reconnut Mauve,
puis Tanche, qui, penché vers elle semblait la consoler; la voiture
frôla une sœur de la Mort qui se recula, glissa. Diomède lui tendit
les mains, mais la religieuse se releva seule, redressa son voile, et,
sans que rien bougeât sur sa figure de cire, dure, plate, morne, dit,
regardant la voiture déjà loin et reniflant comme une bête:

«Ça sent la mort.»

Elle agitait ses coudes pour traverser la foule.

–Laissez passer la bonne sœur de la Mort, dit un prêtre, en saluant la
religieuse qui disparut, suivie par la peur de tous les yeux.

–Vous la reverrez, reprit l’abbé Quentin, s’adressant à Diomède. Mais
craignez-la; elle est un présage.

*

Au café, en attendant Cyran, Diomède lut les dernières nouvelles des
journaux du soir; «Jérusalem, midi.–Soit descendus à l’Hôtel du
Golgotha…

*

«Encore une idée qui s’est bien mal réalisée, ou un acte que la pensée a
déformé au point qu’un prêtre même n’en sait plus l’histoire…»

*

… Golgotha: La comtesse Ephrem de Sina…»

*

Plus loin:

«Mort de M. Cyran.–… On l’a trouvé mort, la brosse à la main, couché
aux pieds de l’agneau qui semblait veiller sur lui…»

Au milieu de son chagrin, Diomède songea:

«Le journaliste a achevé la phrase de Cyran. Vivre, c’est achever une
phrase commencée par un autre, mais celle que l’or, commence, un autre
l’achève. Et cela s’en va vers l’infini selon une courbe dont nous ne
comprenons pas bien la beauté…»

*

Puis encore:

«Je vais adopter Agneau. Selon le vœu de Cyran. J’en ferai un bélier
qui perpétuera sa race, sans perpétuer la pensée qui corrompt les races
et brise l’harmonie de l’unité. Agneau est un être dont les actes
seront toujours purs, puisque leur rythme ne pourra être troublé par
aucun scrupule. Le mal, c’est la pensée déformatrice avec toutes ses
tentations, ses labyrinthes d’où nul n’est ressorti, sinon estropié par
les luttes, enfiévré par les angoisses intellectuelles.

Cyran meurt d’avoir voulu écrire des idées sur les murs d’une église:
les murs ont refusé l’écriture; repoussées par la pierre, les idées
comme des lances ont percé le cœur de Cyran.

*

Sois maudite, Pensée, créatrice de tout, mais créatrice meurtrière,
mère maladroite qui n’as jamais mis au monde que des êtres dont les
épaules sont l’escabeau du hasard et les yeux, la risée de la vie.»