LES NUÉES

Des lueurs passent, des nuées
passent. Il y a des arabesques aux
murs.

–Comment, disait Cyrène, vous avez laissé partir Néo?

–Elle est libre.

–Elle ne vous aime donc plus?

–Je n’en sais rien.

–Et vous?

–Je n’en sais rien.

–Vous êtes libre.

–Je l’espère.

–Je veux dire libre de ne pas me répondre.

–Mais je ne sais rien, vraiment, mon amie, reprit Diomède, très
doucement. Sur Néo, rien. Sur moi, rien. Je ne sais jamais rien sur
moi. Des lueurs passent, des nuées passent; il y a des arabesques
aux murs; des petits visages se dessinent, grandissent, éclatent,
meurent… J’ai oublié ce que disaient leurs yeux, et, si le mur
redevient lumineux, j’ignore ce qu’ils diront et même s’ils voudront
parler encore; Franchement, Cyrène, si Néo a voulu, comme s’expriment
les femmes, me faire subir une épreuve, elle s’est trompée d’homme;
son absence ne me cause aucun tourment. Si notre rencontre doit avoir
des conséquences sociales, je les accepterai, sans déplaisir, voilà
tout. S’il arrive que j’aie l’apparence d’avoir agi selon un égoïsme
facilement qualifié de criminel, j’accepterai encore. Enfin, je suis
entre ses mains. J’avais bien raison de la craindre, puisque je
l’aimais. Il ne faut jamais relever ni la draperie de la statue qu’on
adore, ni la robe de la femme qu’on aime; l’étoffe retombe comme une
trappe.

–Elle est votre maîtresse?

–Vous le saviez, Cyrène, et c’était le seul motif de vos questions.

–Je le savais.

–Elle vous a écrit?

–Non. Confidence avant de partir.

–Surprise?

–Qui?

–Vous.

–A peine.

–En effet.

–Ne m’injuriez pas, Diomède, car enfin vos injures, à cette heure, je
pourrais vous les rendre.

–A peine. D’ailleurs les unes et les autres sont hypocrites et de
jeu. Nous n’y croyons pas. Comme il n’y a en nous rien de social, nous
pouvons nous sourire sans cruauté.

–Rien de social? En nous, peut-être, mais il s’agit de Néo. Vous devez
l’aimer bien peu, la connaissant si mal. Elle vous est presque aussi
inconnue qu’à elle-même. Pourtant, vous avez bu sa volonté, lentement,
jour par jour, et vos idées sont devenues les principes d’action de
cette intelligence passionnée. Froide et ironique, Néo m’avait toujours
paru insoucieuse des sentimentalités, la créature faite pour rester
debout, la femme la moins destinée à une brusque aventure d’alcôve. Si
elle s’est donnée, ce fut par littérature, par curiosité d’esprit, pour
affirmer son droit à l’acte, au geste libre,–pour vous étonner, mon
cher, et non pour vous plaire. Ainsi je vous en veux de n’avoir conquis
que sa vanité intellectuelle…

–Qu’en savez-vous?

–Elle épouse dans quinze jours Lord Grouchy.

–Ah!

–C’est tout? Mais partez! Qu’elle vous voie et elle vous suivra.

–Cyrène, que vous êtes mélodrame! Septième tableau: Le Manoir de
Flowerbury.

–Comment, vous savez où elle est, et vous restez à Paris à jouer l’Ami
des petites courtisanes!

–Pellegrin vous a dit la mort de Fanette? Elle fut édifiante et me
causa de la peine. Quant à Néo, si je ne la connais pas, elle ignore
peu mon caractère, car elle m’a prévenu de son départ, sachant fort
bien que nulle fantaisie ne m’inciterait à fréquenter les paquebots. Je
n’irai pas à Flowerbury. Ah! elle se marie? Je trouve cela vulgaire,
voilà tout. L’acte est laid, comme un mensonge… Opinion provisoire…
Je réfléchirai.

Il y a beaucoup à réfléchir, là-dessus. Abondantes méditations…
Bonnes après-midi sous les arbres du Luxembourg, parmi les enfants,
les canards et les jets d’eau… Nous allons?




–Non. Moi aussi, je veux réfléchir. Ma vie se trouble et mon cœur se
durcit. D’heure en heure, je désire moins de choses et les désirs que
je réalise me donnent des joies chaque fois diminuées. J’avais tant
espéré vous voir épouser Néo et vivre avec elle et moi, et nous, une
large vie de philosophe ironiste. Vous deux, moi et Cyran, c’était
un monde en quatre personnes; du haut de notre planète nous aurions
jugé les hommes avec un dédain aimable et presque divin. Cyran tout
rêve, moi tout cœur, Néo tout esprit et vous, toute âme et lien des
autres âmes… Cela aurait duré peu d’années, oui, je sais: Cyran
s’est vieilli, son sort me guette… Mais nous aurions vécu en vous au
delà de la tombe… Absurde, n’est-ce pas? Tout est absurde, hormis la
sensation. Je crois que les hommes redeviendront des animaux… Enfin,
je renonce à Cyran. Hé! Diomède, la petite bourgeoise sentimentale,
elle s’efface, elle s’abolit, s’en va, s’en va…

*

Diomède répondit peu. Cependant, content qu’elle se détournât de
Cyran, il loua délicatement un tel sacrifice. Puis:

–Il faut qu’il meure seul, comme il le veut, avec peur, mais avec
beauté. Que lui auriez-vous, donné? Pas même une campagne. Des images
gardent la porte de sa cellule et n’y laissent plus rien entrer que
d’incorporel. Laissez-le, et aimons-le tel qu’il est, vieux dans son
rêve nouveau. Alors?

–Il me reste ça, dit Cyrène, en écrasant sa poitrine lourde, mon
corps, l’étui de nacre.

Diomède avait l’air si peu intéressé que Cyrène cessa de parler,
aussi bien que de pétrir sa gorge complaisante. Peut-être allait-elle
s’offrir, remplacer la promenade par une heure de canapé? Il le
craignit.

Mais cette crainte se localisait dans sa chair et il comprit qu’une
tentation, même banale, pouvait terrasser les plus violents scrupules.
Afin de profiter de l’expérience, il se voulut la femelle devant le
mâle odorant, la femelle vertueuse qui ne veut ni tomber ni fuir. En
cet état psychologique, il se sentit le désir d’entendre parler des
choses de l’amour et de ne répondre que par des rires déconcertants.
Cependant, il fallait ouvrir le jeu. Il dit sur un ton distrait:

–L’étui de nacre, l’étui de nacre!

*

Cyrène fut surprise. L’émoi s’écrivait en rouge à ses joues mates. Elle
n’avait perçu aucune nuance de doute dans l’exclamation de Diomède,
elle crut donc que les mots «étui de nacre» avaient évoqué en lui une
image sensuelle; par choc en retour, elle se vit nue.

Il lui sembla utile de se topographier:

–Mon cher, je n’ai pas bougé d’une ligne depuis que vous avez couché
avec moi; à peine si mes seins sont un peu plus lourds, mais j’ai la
même taille, les mêmes hanches; mon ventre n’a pas un pli et on voit le
jour entre mes jambes comme entre deux arbre’s jumeaux…

Diomède suivait comme sur le transparent d’une lanterne magique; chaque
mot entrait en image dans le rond de lumière. Les jambes furent celles
de Néo, ses genoux blancs creusés tout autour de jolis trous pleins
d’ombre, des genoux comme d’un enfant gras et fort. A ce moment, femme,
il eût été vaincu par le moindre contact; il eût fermé les yeux pour
ne les ouvrir que d’accord avec la bouche et les mains…

Cyrène continuait, un peu haletante, disant sa joie quand elle se
dressa pour la première fois nue devant un homme…

«Si je ne la prends pas; songea Diomède, elle va se croire méprisée
et, à cause de son âge, elle souffrira, malgré les certitudes que* lui
donnent tant de jeunes hommes. Plus loin dans le chemin, je suis plus
difficile à tenter surtout par un fruit dont je connais la saveur…
Mon Dieu! que j’ai peu envie de me réjouir avec Cyrène!

Il s’approcha, lui prit les mains, mais Cyrène, heureuse du geste, se
refusa:»

–Non, non, mon cher, Néo pense peut-être à vous, en ce moment. Adieu.

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