LES MARRONNIERS

L’herbe est douce et profonde
autour des marronniers.

Elle emmena Diomède sous les arbres.

*

Le grand parc solitaire et clair les accueillit dans son sourire. Les
arbres verts tendaient leurs nouvelles pousses, pareilles à des mains
fraîches; les lauriers métalliques brillaient comme des faisceaux de
lances autour des hêtres pourpres, graves et fiers, et rassemblée des
lourds marronniers élevant vers le ciel la flamme de ses lampadaires
semblait, comme un reposoir énorme, abriter le Saint-Sacrement de la
nature.

Elle emmena Diomède sous les marronniers.

Vêtue d’une sombre étoffe rouge, dont le reflet obscur cuivrait
durement ses cheveux blonds, couverts un peu de la même dentelle noire
qui avait voilé la richesse de ses épaules–la dentelle de Cyrène,–Néo
s’avançait sérieuse, les yeux éclatants, presque sacerdotale, pleine
de vie, de force et de beauté; ils n’avaient pas encore parlé; elle
s’arrêta, mit ses deux mains fraîches sur les joues de Diomède et le
baisa au front.

Diomède, à son tour, lui baisa les mains et en garda une entre les
siennes.

Ils marchèrent encore, sans paroles, troublés, attendant l’un de
l’autre l’invitation d’un nouveau geste.

*

Semé de petites feuilles roses, le sable criait doucement sous leurs
pieds; l’air, emprisonné par les arbres aux branches tombantes était
doux et odorant; au loin, les vagues d’un océan oublié, autour d’eux,
un silence plein d’abeilles.

*

Ils s’assirent sur un banc, dès lors plus à l’aise, pouvant se
regarder, se lire dans les yeux. Leurs bouches se désirèrent, mais Néo
secoua la tête, se renversa comme un cheval qui refuse le mors. Pour
lutter plus facilement elle parla:

–Mais je ne vous appartiens pas! Non, non, je n’ai rien donné, rien
de ce qui donne… Je ne sais plus, je songe… C’est difficile de se
donner vraiment, toute…

–Pas toute encore, Néo. Se donner peu à peu, jour par jour, joie par
joie, comme les hampes fleuries des marronniers qui donnent une à une
au vent leurs petites feuilles roses…

–Et voyez ce qu’elles deviennent, des taches sur le sable, et nous
marchons dessus. Se donner, c’est mourir… Feuille à feuille, c’est
mourir lentement… Dio, je ne suis ni chaste, ni lâche, je désire
tout ce que je pressens, et je sais qu’au delà de mon désir et de mon
pressentiment, il y a tout un jardin secret de fleurs et de voluptés;
je me demande seulement si je vous aime… Oui, je vous aime, ami, mais
si je n’aimais que votre intelligence, que Vos yeux, que votre front,
que vos paroles,–et non les lèvres?

*

Diomède entra volontiers dans cette controverse sentimentale. Il
répondit sur un ton de chaleureuses ironie:

–Goûtez au fruit, Néo, et vous saurez.

–Mauvais ange!

–Le conseil était bon. Que ferions-nous de l’innocence? Ignorance,
innocence, vertus enfantines et même un peu animales… Néo, votre cœur
fort et brave avoue des scrupules d’enfant de Marie. Goûtez à tous les
fruits et de celui que vous aimerez faites votre nourriture.

–Ce n’est pas la première fois, Diomède, qu’on me donne ce conseil
et je me le suis donné moi-même souvent, mais sans jamais pouvoir le
suivre,–même en pensée. Je ne suis vraiment pas la femme qui s’en
va parmi le champ des hommes et qui rompt un épi et l’égrène, et un
autre et encore un autre, jusqu’à ce que le sentier la conduise à un
autre champ, verger, vigne ou jardin. Non, mon ami, je veux un très
beau verre ciselé et doré où boire un doigt de vin pur, versé d’un
seul flacon; je n’ai besoin ni d’un service de table ni d’un vignoble
entier…

–Mais que vous ai-je donc conseillé? reprit Diomède. De goûter à
tous les fruits jusqu’à ce que vous trouviez celui qui séduise votre
bouche?… Je songeais à moi et qu’après moi vous n’iriez pas plus
loin.

–Non, vous pensez cela maintenant. J’aime mieux vous croire immoral
que fat.

–Je ne suis pas un très beau verre, répondit Diomède, en souriant.
Je ne suis ni doré, ni ciselé, mais on peut s’enivrer au vin que je
contiens.

*

Croyant l’avoir humilie, car sa voix était un peu amère, Néo lui donna
ses mains. Alors, jouant avec les bagues, Diomède continua:

–J’ai le droit de m’offrir à vous, Néo, ayant lu votre lettre.

*

Elle essaya de reprendre ses mains:

–Ne profitez pas de mes faiblesses, des songes d’un jour d’ennui.

*

Diomède la laissa reprendre ses mains:

–Néo, vous êtes une femme comme toutes les autres.

–Et même un peu plus ténébreuse, n’est-ce pas?

–Ni plus ni moins.

–Mon Dieu! nous étions si amis quand je ne savais pas que vous étiez
un homme!… Soyons encore amis. Je vous écouterai en regardant vos
yeux et vous oublierez rôdeur de ma gorge. Puisque vous avez lu ma
lettre, souvenez-vous de toutes les pages et de toutes les lignes. Je
me suis offerte, mais dédoublée. Laissez-moi la moitié de moi-même.

–Mais ce n’est pas possible. Ne donner qu’une partie de
soi-même,.c’est donner tout ou ne donner rien, selon l’intention ou la
volonté. Nous sommes des êtres indivisibles. Votre âme est dans votre
poitrine, dans vos hanches et dans vos genoux, et tout entière, autant
que dans votre cerveau; elle est dans vos mains, dans vos jambes et sur
vos lèvres; elle est partout, dans vos cheveux et dans vos ongles, à
vos orteils et à la pointe de vos seins; elle est dans votre sourire,
dans vos iris, dans vos dents, sur le bout de votre langue, dans vos
gestes et dans votre odeur. En baisant vos épaules j’ai goûté à votre
âme.. Vous ne voulez aimer que mes paroles, vous n’aimerez qu’un
souffle et qu’un son. Mes vraies paroles de vie et d’amour gisent
enfermées dans l’obscurité de ma chair; vos caresses les appelleront
à la surface et vous les boirez facilement, comme la sève qui coule à
travers l’écorce des frênes…

*

–Taisez-vous, Diomède. C’est vous, maintenant qui me faites peur. Vous
me rendez mystérieux et terribles des plaisirs où je ne voyais que la
volupté d’un abandon et d’une communion obscure… Non, non! Vous me
faites peur! Éloignez-vous! Il me semble que toute ma chair va parler
comme une harpe et que vous allez entendre, l’oreille contre mon cœur,
tous les secrets accumulés de ma vie et de mes songes! Non!

–Je n’écouterai pas, Néo, reprit doucement Diomède. Je ne comprendrai
que ce que vous voudrez que je comprenne et je ne capterai avec mes
mains et avec mes lèvres que les confidences et les secrets les plus
élémentaires. Je ne vous demanderai que de la joie et de la cordialité
et de lire sur vos lèvres les aveux du désir…

–Diomède, vous avez l’air cruel, malgré la langueur de vos paroles. Je
ne vous reconnais plus. Vous êtes laid. Vos yeux me poignardent. Votre
bouche veut mordre…

–C’est que je vous aime, répondit Diomède, redevenant ironique. Si
vous m’aimiez aussi, vous me trouveriez beau.

*




Eloignés l’un de l’autre, ils se turent, regardant au loin, au delà des
gazons, les couleurs variées des fleurs.

Le silence qui calmait Diomède et le rendait maître de tout son égoïsme
sembla émouvoir Néobelle. Ses mains tremblaient un peu sur ses genoux;
ses seins se levèrent lentement; elle pleura.

–Je ne sais pas ce que je veux! Je ne sais pas ce que je veux!

Elle saisit Diomède et l’étreignit violemment.

*

Diomède la baisait lentement sur les yeux en songeant:

La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.

«L’herbe est douce et profonde autour des marronniers. D’un geste
adroit je puis la coucher sur ce gazon et être heureux. Le jardin est
désert; nulle fenêtre ne nous regarde. Être heureux! Singulier plaisir
que de violer avec douceur cette vierge forte! Plaisir irréparable,
joies perpétuées jusqu’à la mort! Ah! J’aurai le temps d’écouter,
quand elle sera distraite, et de m’emplir la bouche de ce goût d’amour
dont la fraîcheur a la fadeur de l’eau des cruches poreuses… Elle
pleure. Elle pleure son innocence et son désir l’étouffe comme une
pomme. Je la tiens et je joue. Le jeu m’ennuie. Comme elle a changé
depuis que j’avais peur d’être le peloton de fil entre les jeunes
griffes violentes! Elle me fait pitié. Elle est tragique et déplorable.
La virginité est tragique, comme le jour qui naît ou comme le jour
qui meurt, comme l’heure qui sonne. Pas davantage. Ce n’est rien.
L’aiguille franchit les chiffres du même pas que le néant qui les
sépare; elle ne tressai le qu’au départ et à l’arrivée. Faut-il
m’accrocher à cette chaîne? Descendre doucement dans le puits obscur de
la mine: et remonter peut-être parmi une constellation de diamants, ou
mourir sous terre avec l’angoisse d’avoir choisi un mauvais compagnon
de voyage? Mon Dieu, que je manque d’ingénuité! Elle me domine,
puisqu’elle pleure. Je ferai ce que veulent ses larmes…»

*

Elle le serra plus étroitement. Leurs jambes se touchaient, et leurs
reins et leurs poitrines. Diomède cessa de penser. Le contact
éveillait sa chair; il ne fut plus maître de ses gestes; la robe
fiévreusement ouverte laissa passer les doigts, puis toute la paume;
glissée jusqu’à l’aisselle, ardente et impérieuse, la main s’imposa
irrévocable, comme un sceau, comme un signe aussitôt ramifié sur tout
le corps nu et tremblant de la femme vaincue.

Elle releva la tête et offrit ses lèvres. Pendant le baiser ses jambes
s’allongeaient lentement, comme les membres d’un animal qui s’éveille,
s’étire, et jouit de revivre. Quand elle ouvrit les yeux, elle s’était
donnée toute en désir et en volonté.

Ils n’avaient pas remué; aucun geste vilain n’avait déplacé leur
enlacement harmonieux ni contrefait la grâce de leur attitude. Néo
n’eut qu’à redresser un peu le buste pour que son corsage parût
inviolé. Seulement leurs yeux avaient pâli, leurs joues s’étaient
rosées, et leur sourire, douteux et insatisfait, avouait l’anxiété des
voluptés équivoques.

*

Diomède pensait de moins en moins.

Il dit, d’une voix enfantine, les yeux attirés par les lèvres rouges:

–Encore!

–Non.

Néo avait répondu presque durement; pourtant, elle était émue et ses
yeux in quiets semblaient fixer une image évoquée.

Diomède sentit que pour insister il allait être obligé à des phrases
sentimentales; tout un vocabulaire romanesque s’agitait dans sa tête
inconsciente. Il eut envie de dire: «Donne-moi tes lèvres, mon amour…
Comme ton cœur bat!… Tes yeux sont des pervenches… Tu m’aimes,
dis?… Répète-le-moi, encore, toujours!… Oh! s’aimer dans la
campagne, en pleine nature!… Tu soupires, ma chérie?… Je voudrais
t’emporter au bout du monde!.,. Je te préviens, je suis jaloux… Elle
est à moi, à moi seul!… Comme tu es jolie!… A quoi penses-tu?…
Regarde-moi… Tu sais, je lis dans tes yeux… Il me semble que je
n’aurais pas pu vivre sans toi…» Mais, peu à peu, ces petits riens,
revenus en sa mémoire, l’amusèrent. Il en chercha d’autres, incapable
d’aucun commentaire sur sa présente aventure.

*

Cependant Néobelle réfléchissait. Elle dit:

–Diomède, j’irai chez vous ce soir. Je sais ce que je veux et je
sais ce qui m’attend. J’irai. Aucun préjugé social ne m’intéresse et
je me sens aussi libre de mes actes que si j’étais seule au monde.
M’acceptez-vous?

Diomède répondit fermement:

–Oui.

Puis:

–Ce sont des noces? Nous échangeons des serments?

–Non, pas de serments. Vos conseils me tentent: goûter aux grappes…
Alors…

–La première venue, dit Diomède un peu surpris de ces allures cruelles.

–Êtes-vous donc le premier venu? Ne parlons plus, Dio. Ah! comme nous
nous serions mieux aimés, si nous avions moins parlé. Ne parlons plus
de nous…

*

Elle se leva, redevenue pâle. Sa résolution lui donnait l’air tragique.

Ils rentrèrent, marchant côte à côte, en silence.

*

A cette heure le jardin était sans soleil, mais toujours chaud et
lumineux; les fleurs semblaient pensives, les arbres solennels. Diomède
se sentait en communion avec cette gravité inconsciente et un peu
lourde… Néobelle s’arrêta et dit:

–Vous dînez ici et m’emmenez au théâtre. Le plus loin…

–Odéon?

–Bien.

*

Ils frôlèrent un buisson de petites roses rouges; la robe de Néo
s’accrocha aux épines.

Le buisson de roses fut secoué comme par une tempête et toutes les
petites roses rouges s’effeuillèrent sur le sable en une pluie de sang.