LES MAINS

Il vaudrait mieux n’avoir baisé
que des mains pures.

–Enfin, vous daignez savoir que je suis là, et pour vous seul?

–Votre mère, répondit Diomède, avait besoin de mes paroles.

–Ne l’appelez pas ainsi. Cela m’est douloureux. Elle est pour moi
une grande sœur malade plutôt qu’une mère… Vous savez bien que je
l’appelle Cyrène comme tout le monde, comme vous. Laissons. Et ma
lettre?

*

Diomède fut troublé. Il réfléchit rapidement.

«Fallait-il la lire? Si oui, il est trop tard. Si non, c’est bien.»

Les yeux de Néobelle ne disaient rien. Ils attendaient.

Diomède présenta la lettre, tournée et retournée sur toutes les faces
et tous les angles.

«J’ai l’air d’un escamoteur, songea-t-il. Vais-je l’avaler ou la faire
passer à travers ma main?»

*

Il dit:

–La voici. Elle est intacte.

Toute pâle, Néobelle répondit froidement:

–Merci. On peut se confier à vous. Vous êtes discret.

Diomède comprit, se méprisa, puis ressentit de la colère:

–J’ai été stupide. Mais pourquoi ce jeu?

Néobelle haussa lentement ses belles épaules

–Je ne sais pas. Je m’ennuie. Je croyais que vous auriez deviné…

Elle tenait la lettre entre ses doigts un peu crispés. Diomède voulut
la reprendre:

–Non, il est trop tard.

Elle la plia, en fit une bande étroite.

–Où la mettre? Dans mon gant, cela me ferait une bosse sur le bras.
Cela serait très laid, n’est-ce pas, mon ami? Non. Dans mon sein, là,
sur la peau très douce de ma poitrine. Et si elle m’écorche, Diomède,
si tantôt je trouve l’enveloppe tachée de sang, je vous renverrai
le petit cilice, la petite relique. Est-ce bien comme ça qu’il faut
dire? J’ai un morceau de la tunique sanglante de sainte Prase. Quand
je le regarde dans son petit cœur d’or de forme surannée, je ne suis
pas émue. Mais peut-être avez-vous l’âme plus sensible… Dites-moi
maintenant, pourquoi ne vous ai-je pas vu tous ces derniers temps?
Pourquoi avez-vous été un mauvais ami, Dio?

*

Elle parlait d’un ton caressant et affligé, toute sa beauté comme
voilée d’amertume. Son corps magnifique semblait se retirer des
regards, s’en aller, se fondre dans une lumière triste. Elle s’était
enveloppée dans la dentelle noire tombée des épaules de Cyrène; sa peau
claire à travers le crêpe transparent dessinait des fleurs roses.
Assis sur un tabouret, tout près d’elle, Diomède la regardait, ne
trouvant rien à dire. Il écoutait vaguement les grêles airs de valse
qui du salon voisin venaient à travers les portières mourir à leurs
oreilles. Après un long silence, il répondit, retrouvant dans sa tête
la phrase de Néobelle:

–Je ne suis pas un mauvais ami, Néo, mais fatigué d’avoir cueilli
trop de fleurs sans parfum, j’hésite à franchir le fleuve, à passer
sur l’autre rive, sur celle d’où viennent, je le sais maintenant, les
odeurs qui avaient enivré mon ignorance. Quand je suis parti, de bon
matin, le soleil riait à travers les feuillages des saules; il y avait
de la rosée sur les herbes et déjà des guêpes sur les fruits. C’était
un matin d’août; c’était mon printemps; je n’en ai pas connu d’autres.
Je cueillis des pâquerettes, et des gentianes, et toutes les floraisons
pauvres des étés trop chauds, et je les respirais avec joie; mais
l’odeur qui me consolait venait de plus loin, de là-bas… Il faut
passer l’eau; où est le batelier? Et comment revenir si la fleur que je
vois et que je veux n’est qu’un mirage…

–La fée Morgane sur le lac du Léman, dit Néobelle. Je l’ai vue. Ce
n’est pas très curieux. Mais si vous la vouliez vraiment, Diomède, la
fée, la fleur ou la flamme, elle surgirait devant vous avec sa vraie
chair de femme, de fleur ou de fée. Elle viendrait à vous… Elle vous
éviterait de passer le fleuve… Elle ménagerait les battements de
votre cœur,–et de votre peur…

–Je n’ai pas peur du fleuve, Néo, j’ai peur de vous.

–Non, Diomède, de vous-même. Vous avez peur de vos désirs, qu’ils ne
se gonflent, fantastiques bêtes, avec des mâchoires et des ongles, peur
de l’émotion, peur du sentiment, peur de vivre…

–Mais je vis, et beaucoup, je marche, je songe, je me prête à des
fantaisies…

–Vous vous prêtez toujours, c’est bien cela vous ne vous donnez jamais.

–Être libre, être libre!

–Libre dans le désert de vos irréalisations! Libre au milieu des
sables ou parmi la poussière des sables ou parmi la poussière des
routes stériles! Libre, et seul!

–Seul? Oui, je suis seul. Toute causerie me laisse seul, toute
intimité me laisse seul. Je suis seul quand je touche la main d’un ami
ou les genoux d’une femme, seul quand je parle, seul quand j’écoute et
seul quand je crie. C’est vrai, mais qui donc, s’il pense, ne vit dans
l’éternelle solitude?

–Vous pourriez peut-être aimer, mon ami? dit doucement Néobelle.

–Le fleuve! répondit Diomède. Toujours le fleuve, onde ou ombre, dans
lequel il faut se jeter tout nu.

–Tout nu, Dio! Tout nu, dépouillé de vos petits songes, de vos petites
fantaisies, de vos petites sensations, de votre petite ironie… Et
ainsi allégé vous atteindrez très facilement l’autre rive, et là, vous
vous mettrez à genoux.




–A genoux?

–A genoux comme un enfant.

–Comme un enfant!

–Oui, Dio, comme un petit enfant. Je n’ai jamais vu cela autour de
moi. Il n’y a pas de prière dans l’air que je respire. Je n’ai jamais
entendu de cantiques, mais seulement des appels de luxure… Il doit en
sonner de pareils la nuit dans les forêts fauves… Des cris de fauves
exténués, malades et gémissants… On ne sait s’ils gémissent de honte
ou de plaisir… L’amour n’est-il donc qu’une des formes du mépris?

–Ah! Néo, le mépris joue un grand rôle dans l’amour; sans lui la
plupart des rencontres charnelles seraient inexplicables. Il y a pour
l’homme un grand plaisir à faire l’animal, à se rouler dans la litière
de l’instinct, à enclore son idéal dans les limites étroites du jardin
sexuel, à s’en faire une prison, à ne lever la tête vers les visages
que pour y lire la satisfaction d’une déchéance… Mais d’autres ne
peuvent lever la tête quand l’excès de la honte extasie leurs nerfs,
et ils meurent là, étouffés dans leur stupre… La beauté n’est plus
qu’une promesse de plaisir; elle n’est plus que le jeu des mains et des
lèvres, l’immédiate et banale joie du toucher. Les âmes sont devenues
aveugles et il n’y a plus d’infini dans les yeux des hommes, ni dans
les seins des femmes…

*

Il se tut, puis ajouta:

–Vous me faites dire ce que je pense, Néo. Ce sont presque des aveux.
D’ordinaire, je me tais ou si je parle c’est avec indulgence, avec
l’indulgence dont j’ai besoin moi-même. Et d’ailleurs à quoi bon cette
confession et cette colère? Non, pas de colère. Je ne veux pas haïr
la vie… Il faut bien sortir, il faut bien marcher; alors, aimons
le paysage de nos promenades; notre amour peut-être le rendra beau.
J’ai purifié des choses très laides en les regardant avec innocence.
La bonne volonté sanctifie même l’accomplissement du mal; il y a plus
de vertu dans certaines mauvaises actions que dans certaines bonnes
œuvres… Mais pourtant, il vaudrait mieux ignorer, il vaudrait mieux
avoir fermé les yeux de temps en temps le long du chemin… Il vaudrait
mieux n’avoir baisé que des mains pures.

–Tiens, voilà mes mains, Dio!

Et avec la conscience de sa candeur vraie, Néobelle, arrachant ses
gants, tendit ses deux mains pâles aux lèvres de Diomède.

Excité par son discours, ému par la beauté de cette chaste fille, si
ardemment femme et si froide: ment vierge, il baisa les mains offertes
avec plus d’amour que jamais encore aucune autre chair.

*

Néobelle le regardait avec des yeux passionnés mais calmes:

–Aimes-tu ma chair, Dio?

–Néo, je t’aime toute!

Debout et penché sur elle, Diomède cherchait ses lèvres. Elle les
refusa et se leva:

–Non, pas les lèvres! Les lèvres donnent; je ne veux pas donner…

Et résistant aux efforts de Diomède elle répétait:

–Je ne veux pas donner, pas encore, pas encore!… Mais tout ce qui ne
donne pas… Tiens, mes bras! Tiens, mes épaules!… Ah! tu aimes ma
chair, Dio! A-t-elle goût d’infini? A-t-elle goût de miel ou de ciel?
Ah! Dio!

Exaltée, elle riait d’un rire passionné. Ses yeux éclataient, presque
méchants. Elle semblait s’offrir avec révolte, lutter en vain contre
ses paroles et contre ses gestes. Deux fois elle porta la main à son
corsage, froissant nerveusement l’étoffe tendue.

–La lettre, la lettre! Néo, la lettre!

Elle l’atteignit, la tendit à Diomède.

–Oui, il faut la lire maintenant. Ah! il y a du sang, un peu de sang,
une goutte de sang, une seule goutte… Ainsi, je te donne de mon sang!
Dio, que me donneras-tu?

–Moi, répondit simplement Diomède.

–C’est dit. Tu m’appartiens.

Dans un moment d’exaltation, Diomède porta la lettre à sa bouche et
baisa la tache sanglante.

–Baise aussi la blessure, Dio!

Et Néobelle, déchirant son corsage, offrit son sein nu aux lèvres de
Diomède.

Mais à peine eut-elle senti cette caresse trop sensuelle qu’elle recula.

S’enveloppant les épaules dans la dentelle noire, elle s’enfuit.