LES LANDES

Je détourne les mots de leur cours
comme on détourne les rivières pour
les jeter à travers la stérilité des
landes où, frêles et paies, les idées
fleurissent mal.

–Des explications sur Cyrène? Je ne connais pas toute sa vie et ce que
j’en sais ne me captive pas extrêmement; c’est trop conforme au manuel,
trop ce qui devait arriver. A ce moment de la civilisation, toute fille
intelligente et sans principes pourrait devenir une Cyrène, avec des
nuances. Mais elle est seule et elle règne.

Ainsi parlait Diomède, et Pascase écoutait avec soin.

*

Assis à la terrasse d’un café, ils attendaient en buvant de violents
alcools l’heure de se présenter chez cette femme illustre.

–Il faut nous exciter un peu, mon ami, acquérir l’illusion que nous
allons entrer dans un plaisir. Prenons cette assurance. Pour moi, qui
ai quelques motifs particuliers d’inquiétude… Non, qu’il s’agisse de
vous et non de moi. Pensera moi m’ennuie et me déprime… Cyrène est
encore très belle.

*

Pascase aurait voulu savoir son âge. Diomède ignorait cela:

–Mais c’est très difficile. L’âge des femmes? Sait-on l’âge des
chevaux? Avec de l’avoine broyée, la tondeuse, des soins, du repos,
un beau harnachement et des sabots vernis, un cheval est toujours
jeune. Seul, le palefrenier connaît son âge, ou le vétérinaire. Il
faut demander l’âge de Cyrène à sa femme de chambre ou à son médecin.
Mettons la seconde jeunesse. Époque délicieuse pour une femme célèbre,
car les hommes sont si vains que la gloire lui redonne plus de beauté
que les années ne lui en ont pris. C’est ainsi l’âge d’or des femmes
de théâtre, le moment où leur cœur se renouvelle et se rajeunit;
les pubertés s’émeuvent et se serrent autour de la prêtresse; elle
donne de bons conseils et procède aux initiations; elle est la mère,
la maîtresse et le professeur; et avec l’autorité de son nom, de son
expérience et de son corps macéré dans les essences, elle régente toute
la génération dont elle pourrait être la grand-mère.

*

Diomède répondit à une objection de Pascase:

–Mais, mon ami, chez les êtres bien, doués le corps ne bouge qu’à
l’extrême vieillesse. Ninon et Goethe, à quatre-vingts ans, avaient
conservé, du menton au talon, toute leur harmonie plastique… Enfin,
voici un peu de son histoire: Petite bourgeoise et sentimentale, elle
se marie. Pas de religion, pas de mœurs, un sens indécis de la tenue,
elle est vouée à l’adultère. Elle y tombe et cela n’étonne personne, ni
elle. Au contraire elle en est fière, comme d’une distinction, d’une
élégance conquise et qui la sort d’entre ses sœurs. Elle n’est plus
déjà la petite bourgeoise; elle est la petite bourgeoise adultère. Un
peu sotte encore, malgré son intelligence, elle tire vanité de cet
état assez commun, s’épanouit et devient plus jolie. Le petit amant
flatté, mais qui la méprise (étant, lui, très sot, et définitivement)
lui enseigne toutes les gammes. Elle chromatise, elle apprend à jouir
de son sexe, à tirer parti de toutes ses muqueuses. Cependant elle
songe; son petit cœur ambitieux bat et sonne; elle se sent égale aux
plus célèbres en esprit, en beauté, en industrie sexuelle, et elle
n’est rien que la petite maîtresse d’un petit commis. Crise dont le
hasard décide. Elle aurait pu rencontrer le viveur riche, celui qui
offre une paire de chevaux; elle rencontre l’homme qui écrit dans les
journaux: elle écrira. L’homme est vieux, puissant et turpide; il
dicte: elle écrit; il dit: elle obéit. Elle a compris l’importance
d’être coadjutrice; humble et docile, elle attend la succession. Tout
en apprenant son métier nouveau, elle est la caisse, car le journal
appartient à l’homme; elle paie en ouvrant son corsage. L’homme meurt,
elle pleure, elle est célèbre. Depuis cela, soit dans les journaux
qu’elle possède et qu’elle dirige, soit dans tous les autres, elle n’a
pas cessé d’écrire un seul jour de sa vie, même pendant ses aventures
et ses fugues. Dans la société actuelle, tout autre critérium faisant
défaut, un écrivain n’est jugé que sur l’abondance ou la rareté de
sa copie; celui-là est perdu qui s’arrête au bout du sillon, pour
méditer. On ne laboure plus avec des bœufs; on laboure à la vapeur. La
machine à écrire rendra beaucoup de services aux journalistes; cela
va leur permettre de doubler leur production, sans augmenter leurs
frais généraux,–idéal de tout sage commerce. Cyrène qui est riche et
pompeuse emploie des sténographes; elle en a trois qui alternent et se
suppléent, car elle dicte comme on parle, comme parle une femme active
et abondante, sans jamais s’arrêter ni réfléchir. Un article ordinaire
ne lui demande pas plus de vingt minutes; elle en parle cinq ou six
tous les matins, et elle recommencerait après déjeuner si le nombre
des journaux était assez grand pour coïncider avec la fécondité de son
génie. Mais, ce qui est encore plus admirable, c’est que dans cette
copie au cours vertigineux il n’y ait jamais ni une lueur d’esprit, ni
une phosphorescence d’idée. Cela me tourmenta longtemps; enfin, comme
Newton découvrit le système du monde en voyant tomber une pomme, je
compris Cyrène, un jour, en voyant couler un ruisseau.

–Dire que c’est votre amie! s’écria Pascase.

–Et ce sera la vôtre. Elle est aimable, spirituelle et d’une
intelligence évidente, mais inapte à faire passer aucun de ces dons
dans ses écritures. Je ne crois pas qu’elle s’abstienne volontairement
de laisser paraître son talent; elle aurait des oublis, des
absences. Jamais: c’est impeccablement fluidique et nul. Le talent,
d’ailleurs, mais d’abord le style, condition primordiale du talent,
est incompatible avec son industrie. Rien de fatigant pour le peuple
des lecteurs comme le style; une métaphore nouvelle trouble ou irrite
un esprit simple et inculte; s’il la comprend, cela ne lui cause aucun
plaisir, mais il trouve l’auteur prétentieux et lui en veut d’avoir
accroché même une seconde son œil et son esprit; s’il ne comprend
pas, ce qui est plus commun, il se fâche. C’est très juste et bien
raisonnable. Dans quelques siècles, tout le monde pensera sur ce point
comme pense l’homme moyen d’aujourd’hui. Il n’y aura plus aucune
littérature, ni de prose ni de vers, et la pensée s’exprimera selon
une formule nette, sèche, purement algébrique. Comme il n’y aura plus
d’idées générales, toute notion de l’extra-sensible étant abolie ou
considérée comme l’un des symptômes de la folie, il est très possible
qu’on délaisse, comme trop lent, notre système d’écriture. A des hommes
parqués par la science et par le socialisme dans des besognes et des
plaisirs prévus et ordonnés une fois pour toutes, quelques idéogrammes
suffiront pour dire toute la pensée humaine, qui sera brève; les
besoins physiques, les désirs sexuels, bon, mauvais, pluie, soleil,
froid; chaud. J’estime qu’avec cinquante grognements gradués et autant
de signes représentatifs un troupeau d’hommes socialisés exprimera
parfaitement tout son génie. En attendant et dès aujourd’hui, nous
devons admettre la parfaite inutilité de la littérature et de tous les
arts; seuls jouent l’enfant ou le débile. Forte et mûre, l’humanité
ne jouera pas plus à faire des vers, de la musique ou de la peinture,
qu’une femme de soixante-dix ans à la poupée ou à la Tour-prends-garde.
Ah! mon cher Pascase, que nous sommes heureux d’être des enfants!

–Moi, je ne détesterais pas, dit Pascase, une humanité plus sérieuse
et mieux ordonnée, avec moins d’imprévu, moins d’injustice.




–Mon cher, la peau vous démange à la place du collier. L’injustice
est l’une des conséquences de l’exercice de la liberté. Elle est
davantage: elle est l’œuvre même de la nature et l’œuvre même de Dieu.
La fortune est une injustice, mais la beauté en est une autre et bien
plus grave, une injustice essentielle, comme l’intelligence, comme
tous les dons qui supériorisent un homme. Soyons injustes, mon ami,
souffrons de l’injustice, mais soyons libres. On en a fait là-dessus
une fable assez ingénieuse, peut-être la connaissez-vous?… Enfin,
qu’est-ce que l’injustice? Est-il injuste que Cyrène gagne le salaire
de deux cents ouvrières? Je n’en sais rien et cela m’est égal. Elle
est la joie du peuple; elle a fait le plaisir de bien des hommes; elle
ravit la jeunesse par l’ampleur magnifique de ses charmes. Son rôle est
beau…

–Vous vous êtes bien moqué de moi, Diomède, le jour où vous m’engagiez
à plaire à cette vieille pécheresse…

–Soyez donc plus parisien, Pascase. Je vous engage toujours à lui
plaire. Une femme de luxe, comme Cyrène, n’a que Page qu’on lui
suppose. Supposez, doutez, rêvez. Pourquoi sa forme corporelle,
harmonieusement développée, ne serait-elle pas encore pure? Qu’en
savez-vous! Essayez.

–Cynisme! dit Pascase.

–Oui, cynisme. L’amour ne comprend que deux termes: la chasteté et
le cynisme. Tout l’intermédiaire est fait de lâcheté, de morale,
d’hypocrisie. L’amour est bestial ou divin.

–Diomède, vous vous exaltez vers le paradoxe, ce qui est votre
manière de vous pencher sur l’absurde et de vous enivrer des vapeurs
marécageuses… Dites-moi plutôt: cette Cyrène a connu tous les métiers?

–Tous les métiers de femme. Aucun de ces métiers n’est déshonorant. De
savoureuses anguilles vivent dans la vase, une saison, l’été…

–Elles en gardent le goût…

–Si peu que c’en est un piment. Tous ces métiers d’ailleurs n’ont rien
de mystérieux, lis se réduisent facilement à un seul: la prostitution.
Mon ami, ne tremblez pas: c’est le métier commun à tous et à toutes.
C’est le métier de notre corps et celui de notre âme; et tous nos sens
ne font que jouir de la prostitution universelle des hommes, des bêtes,
des choses et de Dieu. Les femmes, spécialement, sont si bien faites
pour cela: ou la cellule ou le monde. N’avez-vous donc jamais désiré
dévêtir la nonne qui passe les yeux baissés, et, dévêtue, lui refaire
une ceinture de ses lourds chapelets, et jouir de cette chair sacrée,
rival de Jésus, l’éternel amant? La nonne qui passe, pourrait-elle
passer pure, puisque j’ai des yeux? Et songez à ce Jésus qu’elles
aiment toutes et qu’elles pressent en sanglotant sur leurs seins
martyrisés…

*

Pascase cria:

–Vous détournez les mots de leur sens normal et véritable. C’est
absurde…

–Mais, reprit Diomède très doucement, je détourne les mots de leur
cours, comme on détourne les rivières, pour les jeter à travers la
stérilité des landes, là où, grêles et pâles, les idées fleurissent
mal… Vos prairies sont inondées, les herbes pourrissent sous les
eaux stagnantes; laissez-moi donc arroser le sable et rendre au soleil
les terres boueuses qui vous donnent la fièvre. Vous avez la fièvre du
moral et du convenable, Pascase,–et cependant vous voilà assis à la
terrasse d’un café, prostitué à tous ces yeux féminins. Tenez, celle-ci
vous désire. Elle feint de s’intéresser aux cordons de ses souliers et
elle relève sa robe afin de faire naître en vous une idée sexuelle qui
s’accouple à celle que vient d’éveiller en ses nerfs obscurs la vue de
votre barbe épaisse et brune.

–Elle veut un louis ou moins, dit Pascase.

–Peut-être, mais ce n’est pas l’essentiel. Riche elle vous eût offert
le même regard, le même geste, et la même jambe. Elle se vend, parce
qu’elle ne trouve pas à se donner: vous comprendrez aujourd’hui ce mot
qui jusqu’ici vous avait semblé banal, ou seulement spirituel.

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