LES FEUILLES

«Oh! Comme ma vie se défeuille!»

Au sortir du cimetière, Pellegrin joignit leurs mains. Seuls hommes,
Diomède, le poète vagabond et le prêtre de hasard avaient suivi la
petite voiture de pauvre en forme de coffre que des fleurs candides
mentaient virginale; ils entrèrent tous les trois sous des feuilles
vertes, d’où la vision de marbres couchés affirmait la fin certaine
et digne de toute activité et de tout amour. Pellegrin, d’après une
ancienne rencontre, présentait l’abbé Quentin comme un prêtre unique,
tout à fait supérieur à la plèbe ecclésiastique; mais celui-ci
protesta, se voulant le plus modeste des apôtres, quoique tourmenté
par les singulières idées d’art, de liberté et de beauté. Se tournant
vers Diomède, il dit:

–Mon attitude près de la mourante vous parut sans doute étrange,
Monsieur, car il est probable que vous n’ignorez ni les liturgies
ni leur puissance incantatoire? Cette puissance ne peut cependant
s’exercer que sur des intelligences capables de comprendre et les mots
récités et la valeur intentionnelle de la formule. Les simples mots
«Vous êtes sauvé» peuvent sauver, mais leur force est intellectuelle
et non verbale. Les syllabes que l’esprit ne spiritualise pas sont
sans pouvoir, soit pour condamner, soit pour absoudre. Ce n’est pas
le prêtre qui délivre du péché; c’est le pécheur qui se délivre
lui-même par la connaissance que ses liens viennent d’être brisés; à
cet acte volontaire le prêtre n’apporte que le secours de ses mains
et l’encouragement de sa présence et d’un ton solennel. Le peuple,
c’est-à-dire tous les hommes, croit éternellement à la magie: que ce
sont les mots qui importent; qu’il y dans le code et dans le rituel
des rubriques dont la récitation scelle un mariage; qu’il faut un
costume pour tuer et un costume pour bénir; qu’une étoffe au bout
d’une hampe est protectrice; quels soie est vénérable brodée d’une
femme en blanc (et l’étamine, admirable tripartie, n’est, unicolore,
qu’un rideau); que la communion avec l’infini exige du pain timbré aux
armes de Dieu; que l’eau munie de sel est purificatoire et, munie d’une
croix, conjuratoire; qu’un pont s’écroulerait si sa première pierre
n’était calée avec des gestes cérémoniels. Il y a une magie papale, une
magie d’État et une magie populaire. Toutes les trois se méprisent les
unes les autres, sans comprendre qu’elles ne sont qu’un seul et même
caméléon, varié de couleurs, unique de nom: la Foi. C’est beau, parce
que c’est cordial, humain, naturel et universel. Heureux celui qui
croit! La simplicité de son âme affirme l’accomplissement de son salut,
selon le mode où il peut être sauvé. Mais celui qui ne croit pas, qu’il
agisse comme s’il croyait, afin de ne pas se séparer de l’harmonie et
de ne pas mourir seul sur le sable comme une méduse rejetée par la mer.

*

Il parlait doucement, d’une voix lente, nette, un peu oratoire, sans
hésitation ni arrêts que voulus. Pellegrin buvait ses paroles. Diomède
écoutait avec attention, intéressé aussi par le menton volontaire,
la bouche large, le nez fort, le front bombé, sous lequel les yeux
s’encastraient comme des cabochons dans la tiare d’un roi barbare.

Il continua.

–Un jour, je terrifiai un vicaire occupé à des pratiques dont nous ne
pourrions justifier un nègre, en lui disant: Dieu n’est pas si bête
que vous le croyez. J’avais tort. L’intelligence et la stupidité sont
sans doute des formes et non des degrés de l’esprit. La superstition
qui nous choque et l’acte de liberté qui nous émeut peuvent avoir
des significations également profondes ou également nulles… Qu’en
pensez-vous?

*

Il s’était arrêté brusquement, regardant Diomède, qui répondit:

–Je pense que vous venez de vous contredire et que vous vous en êtes
aperçu.

–Oui, oui… Je voudrais joindre les contradictions, je voudrais unir
la foi et l’intelligence.

–En niant l’intelligence!

–Non j’ai dit une sottise… Et pourtant?

–Ce n’est pas une sottise, reprit Diomède; c’est une manière de voir
et assez défendable, car l’intelligence est une échelle et la stupidité
est une brouette…

Pellegrin se mit à rire:

–Mon cher Diomède, si vous intercalez des métaphores dans une
discussion philosophique, la nuit va se faire, une nuit peuplée de
songes…

–Une nuit peuplée de songes… Ça, c’est bien l’image de ma vie.

–Et de toutes les vies, reprit l’abbé Quentin. Dès qu’une tête veut
penser, le crépuscule descend sur elle. On cherche parmi l’obscurité
ses clefs tombées.

–Oui, dit Diomède, vous voudriez ouvrir la porte de la chambre où la
Vérité se contemple éternellement dans plusieurs miroirs pendus aux
murs. Elle se sourit à elle-même et badine avec ses compagnes, qu’elle
méprise, car elle est la Vérité… Avez-vous lu Palafox? Il faut lire
Palafox.

–Vous me rejetez vers la magie, Monsieur, répondit le prêtre, qui crut
à une raillerie. Mais je sais ce que je veux. Je veux aider les hommes
à souffrir et je veux les aider à se délivrer de la souffrance. C’est
pourquoi; ai parlé à votre mourante comme vous l’avez entendu.

–Mais c’était de la magie, cela aussi; c’était conjuratoire.

–Non, c’était l’encouragement d’une âme à une âme. Ai-je bien fait?

–Votre petit poème était agréable, Monsieur, répondit Diomède, mais
moins que les paroles liturgiques. Et en cela précisément, il m’a
semblé que vous vous exiliez de l’harmonie. Songez que de ces paroles,
plusieurs sans doute sont plus vieilles que toutes les religions
connues, très vieux balbutiements de la terreur primitive! Ce que
vous nommez avec dédain des formules, c’est de la beauté verbale
cristallisée dans la mémoire des siècles. Il y a dans le Zend-Avesta
quelques phrases qui pourraient encore me consoler et bénir ma vie et
mon pain; mais elles sont inusitées et peut-être inefficaces. Les mots
ont leur magie, Monsieur, et je crois très fermement que des vers de
Virgile ont produit des incantations.

*




Le prêtre semblait suivre un discours intérieur. Il proféra, l’air
inspiré:

–Dieu et la vie… La vie en Dieu, sérieuse, cordiale, riche d’amour
et de joies… C’est la mort qui m’a fait aimer la vie. C’est en voyant
mourir que j’ai compris combien la vie est grave et combien elle
devrait être heureuse pour justifier la mort. Ayant connu l’injustice,
j’ai cru à l’infini où tout s’annule et au magistère de Dieu, qui
est la douleur infinie et l’absolu de nos souffrances. Dieu souffre
de ne pouvoir se connaître et nous soufrons de ne pouvoir connaître
Dieu. Aimons Dieu et nous le connaîtrons; allons à son secours; aimé
des hommes, il se connaîtra dans l’amour des hommes, et toute vie de
douleur cessera et toutes les âmes, les âmes humaines et l’âme divine,
seront béatifiées dans l’infini. La création de la vie est le moyen de
salut que Dieu au commencement des siècles trouva pour lui-même; elle
est le miroir où il voulait se voir, mais la méchanceté des hommes a
obscurci la face de la terre. Et devant la mort, je songe à l’inutilité
de la souffrance et à toutes ces vies douloureuses éternellement
sacrifiées. J’attends le règne de l’Amour. Et quand une âme s’est
séparée de la vie charnelle, elle s’en va dans les douces ténèbres
attendre le règne de l’Amour. Elle ne souffre pas, elle attend–et non
pas en vain.

*

Diomède loua de tels sentiments, trouvant d’ailleurs cette théologie
assez curieuse.

En secret, il jugeait l’écclésiastique un peu divagant, eût préféré un
curé de campagne, apte à jouer aux boules.

Puis:

«Opinion de mauvaise humeur… Que j’ai donc l’esprit de dénigrement!»

Puis:

«Encore une journée où j’aurai bien peu pensé à moi… Une lettre de
Néo m’attend, certainement. Aussi, il faut que j’enlève mon portrait et
ceux de Fanette, avant la venue des stupides héritiers… Le règne de
l’amour. Fanette était cela, un peu. Pauvre enfant!»

*

Brusquement, il abandonna Pellegrin et le prêtre; au bout de quelques
pas, se repentit:

«J’aurais dû garder Pellegrin. Je vais m’ennuyer jusqu’aux larmes.»

Il revint; ils étaient partis.

«Oh! Comme ma vie se défeuille!»

*

Il n’osa pas retourner chez Fanette, revoir l’abandon du lit et ce
fauteuil où la sœur de la Mort semblait s’être assise pour éternité.

Où pouvaient, songea-t-il, se recruter de telles vocations? Quelle
corne, sonnant dans la nuit, sonnait assez haut, pour assembler un
troupeau d’aussi lamentables femmes? Donner toute sa vie à la mort,
n’avoir d’autre souci que la toilette des cadavres, la veillée
solitaire près des corps rigides et des faces froides où l’ombre du nez
marque une heure immuable sur la putréfaction de la joue!

Ces créatures choisissait un métier aussi triste sans doute par
plusieurs motifs. D’abord il était nécessaire et traditionnel, hérité
des anciennes corporations mortuaires dont la bêche pieuse avait creusé
tant de catacombes. Diomède ensuite admettait cet impérieux besoin
du salut qui incline les êtres soit au sacrifice, soit au crime, si,
comme pour les musulmans, le crime; est un des chemins du paradis. Mais
surtout la cause du choix était la vocation, l’instinctive marche à
l’appel de la corne, l’absurde tendance humaine à obéir aux voix…

«Ces sœurs et les hommes qui vivent pareillement de la mort sont les
scarabées nécrophores de l’humanité. Leur destinée est invicible. Leurs
nerfs tressaillent aux parfums de la pourriture comme d’autres nerfs
à tous les parfums de la vie, et, comme disait l’abbé Quentin, c’est
beau, parce que c’est cordial et humain.»

Songeant aux mâles et aux femelles qui vivent ensemble sans communion
corporelle, en colonies d’un seul sexe, Diomède parvint enfin à
comprendre: de sexes différents, leurs dermes se repoussaient; du même,
il y avait attraction; mais chaste, car le motif d’un tel exil était
précisément l’inaptitude sexuelle.

«La chasteté n’est aucunement la compagne nécessaire de l’intelligence,
mais pourtant elle est peut-être l’une de ses amies les moins
équivoques. Ce qui fait surtout l’agrément de cet état, c’est l’absence
totale de sentimentalisme dont se peuvent glorifier les âmes libérées
du vice. Le vice est sentimental, et cela seul peut-être fait sa
laideur.»

*

Alors Diomède se jugea lui-même avec sévérité, honteux d’avoir négligé
les idées pour les sentiments; d’avoir accomplices actes d’amour en y
mêlant cette sorte de pitié que les femmes veulent contemplera genoux
devant l’autel de leurs grâces, Il prit la résolution, tout en ne
négligeant envers Néobelle aucun des égards sociaux dus à son attitude,
de ne la fréquenter que comme un animal intellectuel, sans autres
abandons que ceux de la chair et ceux de l’esprit.

*

Mais, presque aussitôt, il se trouva stupide;

«Ainsi je serais dupe de mes principes et je souffrirais qu’un souci ce
logique me dictât ma conduite? Non. Je me contredirai, s’il me plaît.
D’ailleurs il faut que j’éprouve tous les sentiments aussi bien que
toutes les sensations. Rien ne doit me surprendre, mais rien ne doit
m’être indifférent. Lever la voile et attendre le plaisir du vent,
et s’il me mène à l’écueil et au naufrage, je serai encore supérieur
à ceux qui ne naviguèrent jamais que sur les eaux tristes des canaux
pleins de feuilles mortes.»

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