LE SOUCI

Dans cette quenouille jaune elle
s’amuse à piquer, tout au milieu du
front un large souci d’or.

Christine allait arriver…

«Si l’on écrit mon histoire, songea Diomède, il faudra mettre
que chaque fois que j’attends Christine, c’est que je m’ennuie
profondément. Je m’ennuie comme un Dieu, las de mon univers,
solitaire au milieu de ma toile, malgré toutes les petites mouches
qui s’y viennent prendre, en somme si toutes les mêmes! Et les mâles
parallèlement tout en sexe… Et moi? Sortirai-je de cette prison?
Pas encore, puisque j’attends Christine. Si peu, et Christine est une
ombre si délicate, presque incorporelle à force de chaste silence. Le
silence est chaste.

Sortir? Il faut rentrer. On ne peut pas toujours être dehors. Sortir de
soi? On doit avoir froid. En soi, on a chaud, on se couche on se roule.
Le tapis est épais, les fenêtres bien closes, le feu clair, la Lampe
douce. Cellule de luxe, mais la luxure frappe à la porte. La définition
de l’amour par Spinoza n’est pas absurde: «Titillatio quaedam,
concomitante idea causae externae.» Si le bon philosophe ne nous avait
prévenus lui-même «qu’il nomme _titillatio_ ou _hilaritas,_ l’affection
de la joie quand on la rapporte à la fois au corps et l’âme», on
pourrait sourire; mais telle qu’il l’a pensée et écrite selon sa
langue particulière, elle n’est que trop vraie, cette proposition
mémorable; elle est absolue; elle est terrible dans sa banalité toute
crue; et c’est pourquoi j’attends Christine, cause extérieure de joie
sans laquelle aujourd’hui je ne puis ressentir aucune joie; et c’est
pourquoi j’aime aussi Mauve, Fanette et…»

*

Il s’arrêta. Il ne voulait plus penser aux quatre feuillets de papier
blanc dont le jeu, deviné trop vite, l’humiliait. Ensuite, comment
la nommer, elle, même en pensée, après ces deux petites nudités?
Pourtant il la nomma, mais à part, avec des précautions, après avoir
mis un tapis sous ses pieds, le tapis de sa cellule inviolée. Il finit
par admettre qu’il aimait Néobelle autrement que Fa nette, avec un
autre esprit, avec d’autres sens. Il l’admit presque sans peur; il se
familiarisait.

*

Néobelle le ramena à lui-même. Il songea et s’étonna de vivre si peu
et si mal au milieu de tant d’agitations presque sentimentales. Il
ne faisait vraiment rien dans la vie que d’aller et venir, regarder,
sentir, comparer. C’est ce qu’on appelle rien; c’est vivre et ce n’est
vraiment rien. Comparer des idées, comparer des formes, s’interroger,
répondre par des jugements, le lendemain caducs et peut-être faux. Il
comprit la vacuité de cette formule: jouir de la vie. Ceux-là seuls
jouissent qui n’ont pas conscience de leur jouissance. L’homme heureux
n’a que l’air d’être heureux.

*

«Aller et venir: je ne vais même pas, je tourne. Si je continue à
songer, je vais arriver à l’endroit du manège où il y a pendu à un
clou cet écriteau: Regretter de ne pas avoir appris un métier manuel,
par exemple à faire des copeaux. C’est propre, ça sent bon, les enfants
s’arrêtent pour regarder les dolures sortir de la varlope, etc.» Ainsi,
je sais d’avance ce que je vais penser! C’est fastidieux.»

*

On sonna. C’était Pascase.

Diomède le reçut volontiers. Il ne pensait plus à Christine, inutile
puisque le salut venait d’entrer sous la forme d’une autre créature,
humaine.

–Avez-vous revu Mauve?

Pascase répondit brusquement comme fâché:

–Non. Pourquoi?

–Parce que vous la reverrez. Elle vous a mis dans son album; elle
vous retrouvera, un matin, en feuilletant, et une heure après Mauve
sera chez vous, avec cet air radieux et impertinent que vous savez.
Avouez qu’elle vous plaît aussi?

*

Pascase haussa les épaules. Il était fébrile, tournait autour de la
chambre en ayant l’air de respirer des soupçons, la bouche froncée,
les yeux inquiets. Enfin il voulut bien s’asseoir et dire:

–Pourquoi me parler de toutes ces femmes, cette Mauve, cette Fanette,
cette Cyrène, cette…

Il se tut et Diomède, énervé lui aussi, dit, mais tout doucement:

–Cette… Achevez. Hé, je crois que vous ne les prononcerez pas, les
syllabes qui manquent à votre énumération?

–Non, je ne les prononcerai pas.

–Écoutez, Pascase, reprit Diomède sur un ton fraternel, je ne les
prononcerai pas non plus les syllabes, les deux syllabes qui vous
arrêtent; mais je vous le déclare encore, bien qu’elles me soient
agréables elles ne me sont pas nécessaires. Supposez que je les ignore.

Pascase répondit, maintenant presque calme:

–C’est moi qui voudrais les ignorer, mais je suis absurde, sans doute
malade, je ne peux ni les oublier, ni les prononcer. Peut-être cela
va-t-il vous paraître d’une psychologie assez curieuse, je suis venu
parce que je sais qu’elle va venir et je veux la voir, je vous en prie,
laissez-moi la voir.

–Vous êtes absurde, en effet, répondit Diomède, et pour deux raisons.
D’abord vous me dites aujourd’hui tout le contraire de ce que vous
affirmiez l’autre jour, avec de grands tremblements. Ensuite, il n’y
aucun motif connu de moi pour qu’elle vienne aujourd’hui. Cependant, il
est vrai que j’ai pensé à elle et que je l’ai désirée.

–J’ai lu dans votre pensée, dit Pascase. Et si vous pensez à elle,
c’est peut-être parce qu’elle pense à vous. Il y a une chance
pourqu’elle vienne.

–Et si elle vient, et quand vous l’aurez vue?

*

Pascase répondit, avec cette logique froide qu’il maniait facilement,
même pendant ses extraordinaires accès de nervosité:

–J’ai réfléchi. Je crois que je l’aime parce que je ne la connais pas.
L’ayant vue, elle me déplaira peut-être. Alors je serai tranquille et
guéri. Si au contraire, ce qui est possible, elle me séduit, je ne
serai pas plus malheureux qu’avant.

–C’est bien raisonné, mais que faites-vous de moi, en toutes ces
aventures?

–Rien. Je vous laisse.

–Cependant je ne voudrais pas me prêter à un jeu disgracieux, soit de
complaisant, soit d’ami méchant. Pourquoi ne prenez-vous pas Christine
sans me le dire?

–Je ne suis pas voleur. Ensuite, comment? Je ne puis la connaître que
par vous. Refusez et tout sera dit.

–Mon ami, reprit Diomède, êtes-vous donc de ceux devant lesquels
on doit se taire? Je vous ai parlé d’une femme et votre imagination
d’enfant la voit, et de mâle, la désire comme si elle était celle qui
vous est destinée, l’unique! Pur sentimentalisme! Vous n’avez donc
plus peur, plus du tout? Elle vous déplaira. C’est une créature faite,
à ce qu’il semble, pour moi seul, ordonnée pour mes plaisirs selon
les beautés d’âme et de chair qui me séduisent. Ainsi, songez que ses
cheveux, fort ordinaires, sont â reflets comme un casque de cuivre
pâle et que dans cette quenouille jaune elle s’amuse à piquer, tout au
milieu du front, un large souci d’or. Rien de plus absurde; mais j’y
suis habitué. Elle ne parle pas. Elle dit oui, à peine; rarement non.
Sa pensée s’avoue par des gestes, des attitudes, des sourires, que seul
je puis comprendre.

–Je les comprendrai aussi. L’amour comprend tout. Êtes-vous donc son
seul amant?




–Non, répondit Diomède, je ne le crois pas. Christine appartient non
pas comme Mauve à ceux qu’elle choisit, non pas comme Fanette, à ceux
qui vont la voir: mais à ceux qui la désirent avec assez de force pour
évoquer sa présence. Pourtant ceux qui la possèdent avec moi ne la
partagent pas avec moi. Elle se fait différente selon les cœurs qui
rappellent. Les lèvres dont elle accepte le baiser ne baisent pas les
mêmes épaules, en baisant ses épaules; pourtant ce sont les épaules de
Christine, et la gorge fraîche de Christine, et son ventre pur, et ses
genoux blancs. Parmi les amants dont elle souffre l’amour, les uns ne
connaissent que son visage, les autres ne connaissent que ses genoux;
pour quelques-uns elle reste voilée; pour d’autres elle reste vêtue;
à d’autres, plus chers ou plus hardis ou plus forts en désir, elle
se montre et se livre nue, selon la candeur de sa beauté éternelle.
Nue, vêtue ou dévêtue, elle est Christine et elle est la Christine de
celui qui l’adore avec ferveur. Toutes ses apparences sont chastes;
elle est toujours innocente et d’une virginité sans cesse renouvelée
par la grâce. Chacun de ses amants la voit diverse selon les saisons
et les heures; elle est quelquefois toujours et quelquefois jamais la
même; elle est le champ, la lande, le fleuve et la mer; les nuages
l’influencent, et le soleil; ses yeux qui changent de reflet, ne
changent pas de couleur; un amant les reconnaîtrait sous le voile ou
sous le suaire, mais Christine est immortelle.

–Immortelle, dit Pascase. Alors c’est fini? Vous avez cessé de me
railler?

–Je vous répondrai, dit Diomède, par le mot qui vous est familier: je
dis ce que je pense.

–Rêveries. D’après ce que j’ai compris, Christine est une jeune femme
assez jolie, docile, silencieuse et capable d’une certaine fidélité.
Vous ne l’aimez guère et elle vous visite rarement. Laissez-moi la
voir: elle m’aimera peut-être.

–Pascase, comment donc faut-il vous parler pour que vous me
compreniez? Dois-je vous répéter mon discours ou vous instruire par une
affirmation nette et même brutale?

–Ni l’un ni l’autre, répondit Pascase. Vous entremêlez la vérité de
tant de songes! Savez-vous même ce que c’est que la vérité?

*

Diomède répondit en souriant:

–Non, mon ami, je n’en sais rien.

*

La conversation dériva, puis Christine n’était vraiment pas venue. Ils
s’en allèrent dînèrent ensemble, maintenant muets et à l’état de bons
animaux bien raisonnables.

Tout en mangeant de menus oiseaux cuirassés de lard et vêtus de
feuilles de vigne, Diomède regretta d’avoir un ami. Depuis deux ans
qu’il le connaissait, tout nouveau à Paris après des voyages, Pascase
lui avait fait payer par bien des ennuis quelques heures de causerie
agréable. C’était un homme sans doute sûr de caractère, mais d’esprit
extravagant, un de ces êtres qui marchent droit devant eux avec fougue
et se cognent aux arbres faute d’avoir songé qu’il y a des arbres dans
la forêt. Intelligence farouche et têtue, cœur obscur et sentimental,
logique effrénée, nulle souplesse, une barre de fonte qui se rompt sans
plier: Diomède goûtait vraiment peu une telle nature. L’histoire de
Christine aussi l’inquiétait; il n’y voyait nulle solution.

*

«Cependant, songeait-il, c’est assez amusant. Psychologie morbide ou
normale? Morbide, puisque c est intéressant. D’ailleurs le normal ne
peut pas être perçu, ne pouvant être différencié. Comment distinguer
du huitième le neuvième coup de midi? Seuls des douze le premier et le
dernier sont dissemblables parce qu’ils sont ou précédés ou suivis du
silence…

Mais si Pascase est un peu malade, peut-être moi suis-je un peu
coupable? Nous verrons cela.»

*

Il regarda Pascase et le trouva moins désagréable.

«En somme un ami est utile pour les idées, comme un jardin pour les
enfants. Les uns et les autres doivent être menés à la promenade et
au jeu, et le cerveau d’un ami est plein d’allées et de pelouses
complaisantes…»

*

A ce moment, il regarda encore Pascase et son égoïsme lui fit presque
peur. Il se reprit:

«Mais je suis un jardin aussi pour lui, et peut-être un parc, toute
une campagne où on peut se promener en voiture, chasser, cueillir des
fruits, faire les foins, moissonner. Il y a mille moyens de travailler
ou de se divertir. Est-ce ma faute si Pascase promène toujours parla
main la même idée le long du même sentier?»

*

Cette réflexion le réconforta. Tout à fait aimable, il voulut dire des
riens, affectueusement:

–Pascase, ne trouvez-vous pas que ces oiseaux sont agréables?

You may also like