LE SONGE

Je regrette le songe que je me
faisais de l’amour.

Ils s’en allèrent à pied, par les larges avenues désertes:

–Je suis contente de moi, dit Néobelle. J’agis en femme libre.
Je ne sais pas encore si je vous aime, Dio, mais je vous ai de la
reconnaissance d’avoir secondé ma volonté… Mes amies, toutes ces
pâles jeunes filles au cœur soumis et à la chair triste, songer
qu’elles attendent un mari avec la docilité des bronzes et des étains
rangés dans une vitrine! Ah! Ah!

Ivre d’avoir brisé la Règle, elle parlait sur un ton exalté:

–Il s’agit de moi, de mes joies, de ma vie, de mon corps et de mon
âme; je veux suivre mon désir et non l’ordre établi par les égoïsmes.
Il faut que j’apprenne à connaître le jeu de toutes mes facultés et de
tous mes organes. Ainsi je saurai quelle est ma vocation et pour quels
actes je fus créée et mise au monde.

*

Diomède était demeuré grave. Il se sentait devenu le maître des
initiations. Son ironie l’abandonnait. Il éprouvait des sentiments
religieux.

Pendant le dîner, les brèves phrases échangées avec M. de Sina (homme
courtois et stupide, confiant dès qu’il avait quitté le terrain
des affaires), au centre de cette maison dont il violait le cœur,
Diomède avait ressenti quelques scrupules mondains, aussi l’ennui
de se lier, d’être sans doute forcé d’entrer tout à fait dans un
milieu dont les apparences seules lui plaisaient. Maintenant, toutes
ses inquiétudes oubliées, il ne songeait qu’à son office et à son
attitude de sacrificateur. La simplicité du rite lui plaisait. Rien de
social, nulle intrusion des lois, ni des autorités accidentelles; nul
cérémonial humain ne venant troubler la sérénité de l’acte et gâter ce
qu’il y a de divin dans l’accord spontané de deux volontés et de deux
joies…

Il n’acheva pas cette tirade mentale. Obligé de sourire, il s’avoua
que les circonstances pathétiques favorisaient peu la liberté de son
jugement. Sa conclusion fut:

«Jusqu’au bout, dans le ton et avec les gestes qui conviennent.»

*

La course était longue. Ils prirent une voiture.

Serrés l’un contre l’autre, en une attitude de tendresse chaste, ils
rêvaient obscurément; cependant Diomède se demanda:

«Des noces ou une bonne fortune?»

Il répéta plusieurs fois, du bout des lèvres, cette interrogation
mauvaise.

Cela ressemblait à des noces par la gravité du silence, le souci des
yeux, la tenue et la réserve des mains; mais le fiacre disait la hâte
des désirs, la peur d’abréger les trop courtes heures, le soin de se
cacher, plus de honte que de pudeur, la course à la volupté plutôt que
la lente promenade vers l’amour.

Une lumière vive passa comme un rayon de phare sur la figure de Néo.
Elle était pâle et belle et maintenant un peu frissonnante de toutes
les petites pensées confuses qui remuaient dans son cœur. Comme il la
regardait, elle sourit, disant lentement:

–Dio! Dio!

*

Ils arrivèrent, comme d’un voyage.

–Il me semble que viens de loin, de si loin! Diomède eut la même
sensation, en ouvrant sa porte. Il se reconnut à peine. Tout était
changé. Les ordinaires fleurs du cabinet de travail eurent l’air
nouveau et frais d’un ornement inattendu. Néo alla les respirer,
croyant à une divination. Elle fît le tour des trois pièces; ensuite
s’enferma dans la chambre.

Quand elle reparut, nue et grave, Diomède l’adora ingénument, muet,
sans aucun geste de main mise. Il la suivit, sans hâte, ému, la trouva
couchée sur le lit ouvert, dans l’attitude fa et candide d’une Danaë.

Elle fut violente et crispée, mais sans cris, sans paroles, sans
étonnement.

Diomède interrogea ses yeux; ils étaient sérieux, mais la bouche
sourit et dit:

–Dio, je t’aime, pour la joie que je te donne.

–Et toi, n’es-tu pas heureuse, Néo?

Sans répondre, elle étreignit Diomède. Insatisfaite, elle cria:

–Pourtant, je veux!

Mais dans sa chair inattentive, le tumulte sensuel, aussitôt éveillé,
se taisait.

Alors elle refusa les baisers.

–Je regrette le songe que je me faisais de l’amour.

Elle regarda le corps nu de Diomède, sans curiosité, sans tentation aux
mains ou aux lèvres, puis elle dit, mais doucement, car son cœur était
bon:

–Va-t’en!

*

La voiture attendait. Il était onze heures. A l’Odéon, ils lurent les
affiches, montèrent dans un omnibus, au bout de dix minutes reprirent
une autre voiture. Néo s’était caché la figure sous une dentelle:

–C’est la même. Je la rendrai à Cyrène.

–Donnez-la-moi? demanda Diomède.

–Si vous voulez, mon ami.

Puis:

–Rappelez-moi la pièce, le titre?

–_Un Soir_.

–Un soir, un soir, un soir… Jamais je ne me souviendrai… Ce n’est
rien, cela ne dit rien. Un soir…

–Vous êtes cruelle, Néo. Songez à tout ce qu’il y a pour nous dans ces
mots doux et simples: Un soir…

–Ah! Vous pensez à notre aventure? Un soir, en effet, un soir… Je me
souviendrai.

Elle voulut rire. Elle sanglota.

Balbutiante, elle répétait:

–Un soir, un soir…

Soudain, la tête redressée, le buste cambré, elle reprit possession de
sa fierté:

–Je suis heureuse. J’ai accompli ma volonté. Je me connais mieux. Néo
est bien le marbre que je croyais…




–Je lui donnerai la via, dit Diomède. Je soufflerai sur les charbons
jusqu’à ce que la flamme éclate comme une allégresse…

Elle reprit simplement:

–Néo est bien le marbre que je croyais et j’en suis très contente.
Oui, j’ai été un peu déçue… J’avais rêvé… l’avais vu un incendie…
Mais si j’ai pleuré, tantôt ou maintenant, c’est par nervosité pure. Je
vous ai déjà dit que je ne me sentais pas sensuelle. Je ne suis donc ni
surprise, ni humiliée, ni effrayée, et je ne trouve pas que j’aie payé
trop cher une notion, comme vous dites, si précieuse et qui me sera
très utile pour me diriger dans la vie. Je sais ce que je puis donner à
un homme et je sais ce qu’un homme peut me donner. Je puis lui donner
tout; il ne peut rien me donner que le plaisir de le voir heureux.
Ainsi, sûre de moi-même, je dominerai facilement les passions excitées
par ma beauté inutile. J’ai été troublée. Je ne le serai plus.

–Néo, songez que je vous aime!

–Mais je vous appartiens, mon cher. C’est convenu. Je suis votre
maîtresse.

*

Ils étaient arrivés. Elle descendit rapidement, donna au cocher
l’adresse de Diomède et referma la portière en criant:

–Adieu!

*

Diomède se sentait affligé. Il se sentait criminel, il se sentait
stupide.

Le bruit lourd et péremptoire de la porte de l’hôtel, repoussée avec
colère (il le crut), le secoua par commotion. La voiture roulait. Il
s’accusa. Il se méprisa. Un tel acte et rien! Un soir! C’était jadis,
c’était là-bas, où? Sur quel océan, en quel désert? Les sables se
dressaient comme des vagues; une écume ardente le criblait de brûlures;
couché sur le ventre, la tête enterrée, il attendait la fin de l’orage,
la paix du ciel; mais toute sensation s’anéantit; il sombrait sans
savoir s’il venait d’être englouti sous un océan de sables ou dans les
abîmes de la mer profonde et vaste.

Le cœur douloureux, il se coucha dans le lit sanglant.

Il dormit.

*

Au matin, sa première pensée fut impérieuse:

«Néo. Lui écrire.»

Il éprouvait une sensation de fraîcheur et de verdeur, comme après
une fièvre vaincue. Convalescent et sentimental, il accepta les songes
doux, les idées pures qui s’offraient à son imagination heureuse.

«Lui écrire. La voir. Lui baiser les mains. La consoler. L’aimer. Lui
donner l’espérance et la foi dans la sérénité…»

Il songea sa lettre, n’écrivit rien:

«J’irai tantôt. Elle m’attend,’moi, en personne. Nous irons sous les
marronniers… Ah! je vais avoir des amours charmantes!»

Un soir… L’aventure maintenant lui paraissait très naturelle, très
simple, très humaine. Des milliers de pareils actes s’accomplissaient
chaque nuit, sans émois, à peine liturgiques, comédies sensuelles,
chansons, calembours, rougeurs, sourires.

«Nous en avons fait une tragédie d’alcôve, ce sont les plus belles
tragédies, mais les moins faciles à comprendre pour les cœurs simples
et les chairs ingénues. Toute fille est prêté à relever sa chemise
d’un geste conjugal, immédiatement, avec bonne volonté et un peu de
grâce, selon l’usage, au commandement des codes et des antiennes…
Mais nous?… Rien de plus que peut-être le choix et le courage de
mentir… Il faut que je la voie. J’irai à trois heures. Ses paroles
après, dans la voiture?… Elle était malade. A ce moment elle aurait
dû dormir, la tête sur mon épaule… Joli tableau de genre!…»

*

Il retrouvait enfin sa route parmi la nature bouleversée. Le paysage
habituel se redessina: ici la rivière et ses barques où dorment les
bateliers; le courant les emporte vers la profonde forêt où tout
s’engloutit sous les grands arbres sombres; quelques hommes regardent
en souriant, debout sur la berge, et s’ils tombent, ils s’en vont
seuls, roulés? sur les cailloux, vers le gouffre…

«Quoi qu’il arrive, on se retrouve toujours seul.»

Aventure. Ce n’était donc qu’une aventure, pathétique, mais triste. Il
se répéta sa devise:

–«Jusqu’au bout.»

Puis:

«Jusqu’au bout, mais en paroles. Je ne puis inventer que des paroles.
L’action me domine. La vie fait de moi ce qu’elle veut… Il faut obéir
à la vie.»

Une dépêche:

10 heures.

«Pour l’heure probable de votre réveil, Dio. D’abord, songez que je
vous rêve. Tant que je ne vous aurai pas écrit le contraire, au moins
deux ou trois fois, je suis à vous. Oubliez que je fus méchante. Tout
m’était permis. Je vous ferai encore du chagrin, mais de loin. Mon père
m’emmène à Flowerbury où il aime une écurie (très belle, ogivale).
Moi aussi. Et là me recueillir, et souffrir peut-être… Enfin, tu
m’appartiens. Je me sens riche. Ne pas m’écrire. Adieu.

«Belle.»

«Et là me recueillir…» Bien. «… et souffrir peut-être…» Comme
elle est douce, aujourd’hui!»

Il relut encore:

«Enfin, tu m’appartiens…» Oui, je suis vaincu, je me suis
agenouillé… Cheval de Diomède, que tes morsures ne soient pas
empoisonnées! Le vieil attelage est dissous. Un cheval a rompu son
licol. Un autre… Quel autre? J’ai oublié jusqu’à son nom. Un autre…
Celui-là, je ne le songerai plus, je ne caresserai plus sa croupe
docile, ni sa crinière fine… Mes songes ont perdu leur vertu…

«Enfin, tu m’appartiens…» J’appartiens. C’est vrai. Je suis lié à
la créature que j’ai soumise. En se couchant sous mon ventre, elle
m’écrasait les reins. Le cheval se dresse et se renverse sur son
cavalier, ou bien, allongeant la tête, il mord les jambes qui lui
battent les flancs.

J’appartiens… Quelquefois l’homme se révolte… Assez. Me reposer, me
recueillir, moi aussi, et souffrir–à moins que je n’oublie. Non, je ne
puis pas oublier. J’appartiens.»

*

Il songea à se distraire. Comment?

Son harem était dispersé. Il regretta ces femmes aimables et dociles
qui respectaient sa liberté, sa volonté, sa conscience, avec lesquelles
il jouait aisément. Aventures de chair ou de songe, aventures légères
au cœur!

Mais il eut honte de son regret.

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