LE LAURIER

–Si j’avais rencontré Apollon,
je ne me serais pas changée en
figuier…
–En laurier?
–Cela ne fait rien…

«La possession à distance. Mais y a-t-il des distances? Nos nerfs
sont des antennes prolongées dans l’indéfini… Des solitaires, des
hommes confinés au creux d’un arbre, suivent, comme dans un miroir,
les mouvements de la vie humaine… La volonté est toute puissante,
la volonté, c’est-à-dire le désir, ou peut-être le songe… Car nous
ne pouvons pas diriger nos antennes au delà de l’immédiat; plus loin,
leurs mouvements nous échappent; elles s’agitent au hasard… Tout est
mystère, tout est miracle… Les sens ont une puissance illimitée.
Il n’est pas plus étonnant de voir à travers un mur qu à travers
une vitre. D’ailleurs il n’y a pas de lois physiques; il y a tout de
possible; il y a l’infini des manifestations et des combinaisons….
Christine est venue, je l’ai dévêtue un peu; elle m’a fait la grâce de
ses baisers silencieux. Elle, la même, celle que j’ai vu enfoncer des
clous dans un mur? La même, ou le même néant. Elle s’était endormie
parmi les roses; elle est venue et s’est donnée à moi, tout en gardant
l’intégrité de son corps et la candeur de sa chasteté. Absurde, et si
vrai! Insensé, et si raisonnable, si conforme à toutes les histoires
des temps anciens, quand le génie sensitif de l’homme n’avait pas
encore été étouffé par l’analyse et parle raisonnement! Mais il se
révolte, il écarte les ongles des démons, il veut vivre de toute la
vie; il brise et nie la petite prison naïve où on l’avait étreint de
chaînes puériles…»

Diomède songea au seul ouvrage qu’il voulût écrire, après de longues
années d’aventures.

Il chercha un titre.

«Philosophie du possible. Oui…»

Cependant, il sentait confusément qu’on venait de lui prendre le bras
et qu’on marchait â côté de lui. L’image entrait lentement par le coin
de son œil. Elle était confuse. Il tourna la tête pour la vérifier.

–C’est Mauve!

Mauve se mit à rire, mais avec discrétion. Elle semblait assagie. Sa
toilette était presque sérieuse, avec moins d’en-l’air et moins de
servitude: petite tenue matinale d’une élégance résignée.

*

Elle voulut bien déjeuner avec Diomède.

–J’allais chez Tanche, mais sans lui avoir promis. Il m’attend
toujours. Il sait attendre, ni jaloux, ni inquiet. Tanche connaît la
vie. Je l’aime beaucoup.

Elle n’osa pas en dire plus long. La bonne nouvelle était trop
difficile à prononcer. Les mots nécessaires lui paraissaient un peu
gros et comme en dehors de l’usage.

Alors, elle bavarda:

Le café lui donnait l’aisance qu’à d’autres femmes, leur salon. Elle
ordonnait facilement sa tenue sur le velours rouge, droite, lente à
défaire ses gants, à tourner ses poignets, attentive à ses bagues, à
son jeu dans la glace lointaine.

Après des riens, elle s’inquiéta de Pascase.

–Il est très beau, cet ami de Diomède, il paraît fort et cordial.
Pascase sera mon seul regret. Tous ceux que j’ai désirés, je les ai
touchés, je les ai couchés–sur moi!

*

Elle rit et, moins grisée de vin que de ses rires et des souvenirs:

–Tous! Et quelques-uns furent difficiles à prendre. J’étais
sentimentale, dans une robe sombre; sensuelle dans une robe claire; je
faisais mon teint pâle ou rose, mes yeux b eus ou noirs… Et pendant
que les marquises n’ont que des jockeys ou des valets, des musiciens ou
des pontes, Mauve était l’amante du Parnasse…

–Et du Gymnase, ajouta Diomède.

–Les uns sont beaux, répondit Mauve, les autres sont éloquents. Cela
se compense. Si j’avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée
en figuier…

–En laurier?

–Cela ne fait rien. Je ne me serais pas changée en laurier… J’aurais
plutôt voulu être deux fois femme… _Circumfusa_… Tout autour…
Pellegrin m’a expliqué… Sa joie se répandait en des récitations de
vers latins, et il me traduisait… C’était enivrant!

–Moins que de vous entendre, petite Mauve. Délicieuses confessions!

–Je ne me confesse pas, je dis au hasard, je pense tout haut, je
revis, car je ne vivrai plus guère… Écoutez, Diomède. Moi qui n’avais
que des désirs précis, des passions charnelles; moi qui ne me croyais
capable que d’amitié ou de camaraderie, eh bien, je suis amoureuse,
déplorablement amoureuse…

–De Cyran.

–De Tanche!

–Ah!

–Oui, Cyran m’a remuée, d’abord, mais on le sent si indifférent!
Tanche m’a dit les mêmes choses que Cyran, mais, lui, avec tant de
cœur! Des choses, des choses!… Enfin, il m’a conquise–et je l’aime.

–Mauve, il me semble que des fleurs viennent de mourir. Il y a dans le
jardin une odeur de feuilles mortes.

–C’est fini. Je me suis donnée. D’ici quelques jours, j’irai demeurer
avec lui. Cyran nous le permet. Plus tard, nous pourrons nous marier.

–Très bon, dit Diomède. Un peu triste, mais très bon.

–Voilà la raillerie que je craignais, reprit Mauve, maintenant très
sérieuse. Est-ce moi que vous raillez, Diomède, ou Tanche?

–C’est moi-même, répondit Diomède. Les actes d’autrui sont un miroir
où on voit son propre avenir… Ensuite, Mauve, si je souriais un peu,
en seriez-vous vraiment fâchée?




–Pas trop. Le mariage de Mauve… Le mariage de Mauve… D’abord,
ce n’est qu’un projet. Tanche est déjà marié. Mais si je l’épousais
demain, dans deux ans, je serais une belle madame, comme les autres,
mon cher, et aussi vénérée, avec cour, jour, festons, astragales et
soupirs, thé, soirée, souper, bal blanc… Oui, Mauve donnera des bals
blancs, quand ses filles auront quinze ans, et les femmes de ses amants
d’hier y amèneront leurs progénitures.

*

Diomède se garda d’insister. Il ne fallait pas trop appuyer sur Mauve:
la vendeuse de bonbons reparaissait, sortait comme un diable. Cinq ou
six ans de littérature et de mauvaises mœurs l’avaient agréablement
vernissée, mais le vernis pouvait se fendre. Il éprouva pour Tanche
quelque pitié. Mauve était un joli passe-temps, un amusant roman
d’après-midi de pluie, mais toujours lire Mauve–et la relire!

Il réfléchit et fut effrayé de sentir combien, depuis quelque temps,
s’étaient modifiés plusieurs de ses idées et même de ses goûts sexuels.
Était-ce un changement normal, ou bien subissait-il la domination de
Néobelle, mais Mauve ne l’intéressait vraiment plus… Sa chair s’était
bien détachée de cette chair d’anecdote, pourtant fraîche et de bonne
grâce! Il songea à Fanette, désira la revoir, sûr d’une désillusion
dernière… Et comme Néo ne lui inspirait que des désirs calmes,
presque religieux, dépouillés de toute recherche sensuelle, de tout ce
qui est le luxe et le poivre de la volupté, il se vit tout à coup dans
l’état d’un animal repu, torpide, qui se lèche les babines et qui va
dormir.

*

Tant de lâcheté lui fit horreur. Il voulut vaincre l’armée
sentimentale.

«Mauve et moi, maintenant, cela ferait un petit adultère secret.»

Ce piment lui parut faible et même ranci.

«Comme ils sont morts, ces vieux plaisirs, et qu’elles sont mortes, ces
vieilles douleurs! Le mariage, tout ce qu’il y avait de social dans ce
mot jadis solennel ou jovial! Et toutes les ruses, ou tous les cris
du théâtre autour d’un contrat ou d’un serment! Maintenant il faut
atteindre le fait secret et humain, au fond de toutes les conventions
et de toutes les duperies… L’œuvre de chair pure et simple est plus
majestueuse qu’un grand mariage avec fleurs et musique…»

Il songeait nerveusement, la tête maladive et pleine de contradictions;
mais il n’eut pas même le courage de revenir sur ses pensées, selon son
habitude, pour en corriger l’excès paradoxal.

*

Mauve s’ennuyait. Diomède n’avait rien à dire. Pourtant, ayant fini par
dompter son excitation mauvaise, il murmura des choses tristes, mais
presque douces:

–Ainsi, Mauve, nous ne nous reverrons plus.

–Oh! Si!

–Plus avec les mêmes yeux. Les yeux changent de couleur, quand ils
changent de désir. Tu le sais bien, Mauve?

–J’aimerai toujours Diomède.

–Non. Et l’autre jour, déjà, quand tu vins chez moi–par habitude ou
par amitié–tu n’étais plus la même source, et je n’ai goûté qu’à de
beau triste et tiède.

–Oh!

–Tu ne désirais pas. Tu ne voulus pas être le ruisseau qui coule
sous les cressons salés, parmi les menthes fleuries. L’eau stagnait à
l’ombre des pins qui la durcissent et qui la rouillent…

–Je ne sais pas… Suis-je pas toujours la même? Elle cria presque,
frappant ses seins, bien pétris en pâte saine et ferme:

–C’est Mauve!

Puis elle se mit à rire:

–Je me retrouverai. Qui sait? La source coulera encore. Elle dort.
Elle n’est peut-être pas morte.

*

Ils burent naïvement à la perpétuité de leurs natures, mais Diomède
savait qu’on ne voit pas deux fois le même paysage et qu’on ne boit
pas deux fois à la même fontaine.

*

Mauve ramenée jusque vers la maison de Tanche, Diomède éprouva de
l’ennui a se trouver seul. Néo lui paraissait loin, et presque diffuse
dans les nuées du passé.

«Hier! Mais il y avait si peu de ma volonté en cette aventure! Et je
suis si incapable d’en conduire la suite à mon gré, et même de lui
choisir un dénouement! Pourquoi Néo est-elle partie? Pour me fuir?
Absurde, puisque je lui obéis. Peut-être pour bien me faire comprendre
cela–que je lui obéis, qu’elle peut s’éloigner dédaigneusement, sans
me craindre, à l’heure où les cœurs les plus durs souffrent de la
solitude. Tout m’est solitude, aujourd’hui, tout m’est ténèbres, et la
petite lueur que faisait Mauve était agréable…»

Il alla par les rues, vagibond, songea devant des peintures, à Cyran, à
ses fresques, à Cyrène qu’il fallait conduire là-bas.

*

Chez lui, il trouva un billet d’une écriture inconnue, pâle, gauche.

5 heures.

«Je voudrais voir Diomède ce soir. Bien, bien malade.

«Fanette.»