LE JET D’EAU

La mise au tombeau, de Michel-Ange: ce Christ soutenu par les épaules
et qui semble marcher, et qui semble aussi sortir d’un mauvais lieu, et
on le porte à son lit, tout nu, dépouillé par des voleurs, ce Christ,
non pas mort, mais ivre d’être mort…

Il avait passé toute l’après-midi rue Bonaparte, dans ces petits musées
miraculeux riches de toute f essence de l’art, des heures penché sur
les albums, et maintenant, exténué, il s’arrêtait, tenace sous les
bousculades, devant cette image absurde, laide et terrifiante, de
pensée trouble et peut-être impure. Cela avait l’air vraiment d’une
parodie et même d’une parade, mais si tragique et si lamentable,
disant comme par des hoquets l’horreur moins de mourir que d’avoir
vécu, l’étourdissement de l’agonie, et nulle certitude que le tombeau
dont la bouche s’ouvre. Ce Christ ne ressuscitera pas.

Diomède acheta le carton, peu offert aux yeux du public qu’il
ennuierait, comme tout ce qui veut être lu deux fois, entendu deux
fois, regardé deux fois. Il y a bien toujours deux mondes, car rien n’a
jamais changé ni ne changera jamais, le monde de la plèbe et le monde
des initiés.

Voyant venir Pascase, il ajouta volontiers:

«Et le monde des catéchumènes.»

*

Fort agité, Pascase hochait le tête, remuait les bras, haussait les
épaules. Enfin, il parla, s’emportant contre les statues bariolées
dont il venait d’apercevoir sur son chemin des spécimens nouveaux et
fraîchement peints. Il y mena Diomède aussitôt, mais l’indignation le
rendait presque muet et il ne put s’expliquer clairement. Diomède
regarda, il vit un saint Jésuite, coiffé d’une barrette à houppe, sa
soutane noire rehaussée d’un surplis en dentelles et d’une étole
brodée. Il était debout, dardant un crucifix de vieil ivoire, avec le
geste de bénir les étoiles, et, la main gauche sur la hanche, le pied
chaussé d’un élégant soulier à boucle d’argent, il écrasait un dragon
chinois.

*

Devant cette œuvre d’un symbolisme clair et méritoire, Diomède ne fut
ni surpris ni contristé.

–Cela vous semble hideux, parce que c’est peint et tout neuf, mon
cher Pascase; mais nu, sans être moins laid, cela serait tout pareil
aux turpides marbres que vous voulez bien goûter chaque printemps.
L’art de Saint-Sulpice n’est pas autre chose que l’art officiel
d’aujourd’hui mis, au moyen de quelques touches ingénieuses, à la
portée des classes pauvres et dévotes. Depuis quatre siècles la
Religion, devenue prudente, s’est pliée docilement aux goût successifs
qui ont régné sur le monde. Elle suit, elle obéit. Soyez sûr qu’elle
est même incapable d’inventer une laideur nouvelle. Ce genre, qui vous
effraie, est un compromis fort sage; c’est la statuaire du jour soumise
à la tradition polychrome. Pour faire mieux, il faudrait du génie;
mais le génie; c’est le nouveau, c’est l’indiscipline, c’est le feu…
Oui, il faudrait le feu, un grand feu purificateur… Croyez-vous que
cet art de paysan riche soit bien inférieur aux bronzes déments qui
agitent leurs antennes le long du Luxembourg, ce musée des indigents?
Chaque groupe social se fait un idéal particulier de beauté et de
puissance incompréhensible pour les autres. Plus haut, lorsqu’il s’agit
d’individus et non plus de castes fourmilières, d’intelligence et non
d’instinct, l’accord des goûts et des jugements est pareillement rare,
et se réalise plutôt sur des mots que sur des idées. Cette petite
découverte m’a incliné à l’indulgence,–et j’admets la beauté de cette
Vierge sacristine, puisqu’elle est la Beauté pure pour tant de cœurs
doux et pour tant de simples esprits…

*

Diomède ajouta, après un petit rire mystérieux:

–Mon ami, l’indulgence, c’est la forme aristocratique du dédain.

Puis encore, comme intérieurement:

–Oh! que c’est difficile!

Mais Pascase, n’ayant pas très bien compris, commença son discours:

*

–Je ne puis pas dédaigner ce qui me blesse. Il s’agit de ma religion
ou, en somme, de la seule religion qui me soit offerte sous ces climats
stériles. Elle m’appartient, à moi, tout comme au séminariste innocent
dont le cœur brûle, cierge pâle. Pour cortège au supérieur idéal, je
puis exiger la suprême beauté; écraser ces larves, briser ces masques
qui me la dérobent. Ils ont le droit d’être infâmes, ils n’ont pas le
droit d’être médiocres. Diomède, votre hypocrite indulgence…

–Pascase, pourquoi me voulez-vous hypocrite? Je n’ai pas l’esprit
violent, mais seulement un peu vif. C’est cette vivacité que je
voudrais dompter, amollir, plier à de nouvelles formes d’expression
intellectuelle. Il ne faut pas chercher la vérité; mais devant un homme
comprendre quelle est sa vérité. Vivre en dehors, vivre au-dessus;
juger mentalement; sourire; parler, comme un ami à plusieurs langues,
plusieurs langages; ami à plusieurs âmes, communier à plusieurs tables
sous toutes les espèces humaines. Se garder intangible mais, ayant
écouté tous les murmures, y répondre par toutes les paroles…

Pascase regarda son ami avec peur. Il y avait un tel contraste entre
la vie de Diomède et sa pensée, un désaccord parfois si aigu entre ses
mots et son rire, entre ses gestes et ses regards, que Pascase hésitait
entre les deux chemins, puis s’éloignait, sans oser choisir. Grand,
brun et clair, avec une ombre de barbe sèche et drue, de grands bras
coupants, des mains fiévreuses, Pascase qui avait l’air, dans la vie,
d’une force perdue, raisonnait selon une logique trop loyale et trop
réglée, malgré des éclats, pour suivre volontiers en leurs courbes
et leurs nœuds, les imaginations compliquées de son ami. Il l’aimait
avec une sorte d’admiration fuyante et timorée et l’air véritable de
protéger physiquement ce nerveux et fragile Diomède, au teint pâli
encore par des yeux ardents et qui semblait parfois chanceler sous le
poids d’une lourde tête de moine, glabre et tondue. Ayant préparé une
réponse, il fut dispensé de la dire; un geste de Diomède ramenait leur
causerie à son point de départ. Pascase en fit l’aveu avec sincérité.
Cet alignement de bronzes capricants, mâles furieux et frénétiques
femelles, dépassait en laideur les plus tristes étalages d’idoles,
au moins calmes et presque dignes dans leur torpeur de caricatures
sacrées. Ils n’entrèrent pas dans la baraque, allèrent sous les arbres,
parmi l’innocence animale des joueurs de paume, la sauvage douceur des
enfants et des oiseaux, la sérénité des fleurs, enfin s’arrêtèrent
devant un jet d’eau.

*

Assis, ils écoutaient, puis ils regardaient.

*

–Les jets d’eau que je regarde, dit Diomède, redescendent toujours;
mais ceux que j’écoute parfois se taisent. Ils n’ont pas la pudeur
du geste; ils ont celle delà parole. Il faudrait les comparer à des
femmes amoureuses. Cela ferait une jolie dissertation. J’y ai convié
Tanche qui a du goût. Le jet d’eau, quel joli prétexte à faire valoir
la grâce de nos derniers poètes! Depuis Verlaine, que de sanglots
dans les vasques! Ne serait-ce point charmant et ingénieux de classer
les poètes d’après les idées ou les images évoquées en eux par le
frêle et mystérieux jet d’eau? Tout cela mêlé d’une petite histoire de
l’hydraulique sentimentale des jardins, depuis Pétrarque et la fontaine
de Vaucluse,–qui certainement était un jet d’eau… Qu’en pensez-vous?
Encouragez Tanche.

*

A ce moment, comme une conclusion, dernière page d’album et image
vivante, Mauve se présenta. Sans rien dire, arrêtée soudain, elle prit
les mains de Diomède et les baisa d’un même baiser avec une dévotion
sensuelle, puis elle dit, répondant d’avance à toutes les questions des
yeux et des lèvres:

–C’est Mauve.

Pascase salua, non sans cérémonie. Alors Mauve éclata de rire.

Diomède expliqua:

–Ne soyez pas effaré, Pascase, Mauve s’appelle aussi le Rire. Elle rit
parce qu’elle ne vous a jamais vu. Mauve rit comme un enfant devant
tout ce qui est nouveau pour elle. Mauve vous aime déjà, vous sachant
mon ami.

*

Elle répondit, faisant des yeux d’animal doux;–Mauve est très
sérieuse, même quand elle rit. Mauve a le droit de rire, étant jeune,
belle et bonne. Mauve est très bonne, et aussi très méchante, quand on
la contrarie, et très laide quand elle pleure. Mauve aime Pascase, si
Pascase veut être aimé.

–Vous entendez, Pascase? Et quel beau langage! Mauve parle toujours
de soi à la troisième personne, comme d’un être important, précieux et
rare, avec la gravité d’un grand sachem. Le rire, c’est avant ou après,
car Mauve estime son génie et ne le dévoile qu’avec grâce.




Pendant qu’elle écoutait, un peu inquiète, ces équivoques compliments,
Pascase regardait avec plaisir la jolie créature, jeune fleur, riche de
tous les charmes de la fleur, un peu sombre de cheveux, comme certaines
ancolies, et le corselet gonflé comme un pavot plein de lait. Il
souhaita de pouvoir l’emporter dans ses bras jusque vers un pays très
loin et de la coucher dans la menthe fraîche, au bord d’un ruisseau,
sous des saules. Alors elle riait de faire mousser l’eau courante avec
ses doigts menus, puis à genoux et grave, elle disait: «Mauve aime
Pascase.»

*

A ce moment, Mauve se mit à rire vraiment, faisant avec les dentelles
de son mouchoir presque les gestes qu’il avait rêvés. Il écouta, mais
n’entendit rien. Elle se penchait à l’oreille de Diomède. Déçu, Pascase
songea que Christine devait être bien plus belle et d’un parfum plus
pur. Il découvrit aussitôt une vulgarité dans l’élégance florale de
Mauve: sa robe était toute pareille à d’autres robes qui passaient.

Elle avait dit tout bas à Diomède:

–Pascase plaît à Mauve.

Diomède répondit:

–Mauve est une petite coureuse.

Et, tout haut:

–Pas de confidences. Je veux bien deviner; je ne veux pas savoir.

Il ajouta:

–Où allait-elle, si vite?

Elle répondit d’un trait:

–Voir Tanche, qui devait me présenter à Cyran pour qui je vais poser
une tête d’ange dans un tableau d’église.

–Mauve sera un ange, dit Diomède, nous allons la conduire à Cyran.
Venez-vous, Pascase?

*

Ils s’en allèrent, Pascase devant, muet et humilié. Mais Diomède ne
put souffrir cela, et voulut Mauve au bras de son ami, qui se redressa
innocemment et parla. Mauve l’écoutait avec des mines pieuses, toute
sa figure retournée, comme pour lui boire les mots sur la bouche, et
Diomède s’amusait de ces jeux sexuels.

*

Cyran était seul. Tanche, qui arrivait par une autre porte, voulut
gronder Mauve. Elle se mit à rire, puis à dire, droite devant Cyran:

–C’est Mauve.

Cyran la regardait déjà, comme regardent les peintres, avec cet œil
froid et sûr qui dévêt, palpe et mesure. Il la pria d’ôter son chapeau
et d’ébouriffer un peu ses cheveux. Ayant songé un instant, il dit:

–Je les ferai en or vert, en or à reflets d’émeraude… Des cheveux
surnaturels, des cheveux divins, des cheveux qui respireront comme
l’herbe des prairies… Et sous le vert sombre de cet océan,
d’invisibles renoncules donneront à la couleur une odeur… Oui, une
odeur d’or charnel… des cheveux tranfigurés… Tout le nu en ombre
claire sous la longue robe d’air… La tête est belle.

*

Mauve voulut, selon sa mode, baiser la main de Cyran, mais le vieux
peintre calma tout désir d’un geste presque de bénédiction, disant des
mots obscurs:

–L’art est exorciste… Les yeux seuls connaissent la beauté… Il
faut être blanc, tout blanc… Rendre l’invisible par le visible… A
peine… Des songes sous des voiles… A peine, à peine…

*

Il parla longtemps, les yeux fixés sur Mauve, et tous regardaient
Mauve. Au centre de ces effluves, parmi ces hommes qui la respiraient,
Mauve s’épanouissait, exhalait tous ses parfums; sa peau se rosait,
ses yeux éclataient; elle s’exaltait à l’état radiant.

Chaque parole de Cyran lui arrivait au cœur comme une flamme, comme une
petite volupté qui se gonflait, s’écoulait, passait dans ses membres.
Sa chair toute chaude fermentait, offerte aux mains qui pétrissent la
pâte… Cyran tout à coup sentit cette oblation violente; un éclat de
désir lui traversa les reins, flèche de feu rapide et douloureuse.
Alors il se tut, crispant sur le marbre sa longue main maigre.

Mauve, au contraire, s’amollissait maintenant, fondait. Sûre d’avoir
blessé, elle baisait la plaie, souriait avec la fierté d’un enfant
heureux. Cyran lui donna rendez-vous à son atelier. Alors, feignant de
s’intéresser aux heures, les yeux oscillant de sa montre à l’horloge,
elle se leva et disparut après un salut et trois petits signes de tête.

*

Comme ils s’en revenaient, Diomède dit à Pascase:

–Mauve est un pacha. Vous avez vu la scène de fascination? Elle prend
qui elle veut. Ah! Mauve nous donne un bel exemple de franchise et de
liberté! Elle n’est pas domestique; la niche ne la jamais domptée ni
même engourdie. Elle marche. Elle a des jambes admirable, des jambes de
femme qui marche, qui court après le plaisir, des jambes si différentes
de celles qui attendent ployées ou couchées!

–Elle est simplement luxurieuse, dit Pascase.

–Sans doute, Mauve est luxurieuse et c’est ce qui fait la beauté de
ses jambes. Luxurieuse? Elle est la luxure même, la luxure active,
consciente, presque raisonnée. Elle aime l’acte pour lui-même, pour ce
qu’il comporte de mouvement, de vie, de sensation immédiate. Pourtant,
vaniteuse, elle choisit moins ses amants pour leurs attraits sexuels,
que pour leur nom ou leur esprit. Je la crois très heureuse; elle
mérite de l’être.

–Vous avez l’air de l’aimer beaucoup?

–Beaucoup, répondit Diomède. Elle m’est un spectacle charmant,
instructif et moral. Oui, moral. Mon ami, dans le petit monde où je
vis et que j’ai contribué à créer, la morale ne s’entend pas sur le
mode ancien. On estime que l’être le plus moral est, non pas celui
qui subit docilement la loi, mais celui qui s’étant créé une loi
individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se
réalise selon cette loi, dans la mesure de ses forces et des obstacles
que lui oppose la société. Mode nouveau, mais plutôt retrouvé et
reconstitué avec quelques éléments inédits, car c’est en somme le
principe de la morale religieuse, pour laquelle l’âme, (c’est-à-dire
l’individu, l’être indéchirable et imbrisable), existe unique et
sacrée. Cette morale est très détestée des États, qui la punissent et
des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison: elle tend à détruire
l’autorité, car on comprend mal l’autorité physique qu’une âme peut
avoir sur une âme. Or, considérez, Pascase, que le corps n’est que la
manifestation visible de l’âme, ainsi extériorisée selon son pouvoir de
créer la ma tière et les mondes; oui, les mondes, et représentez-vous
le petit monde que vous êtes, si fermé, même à moi, si impénétrable
à mes idées et à mes imaginations. Vous riez, que je voulusse jamais
vous imposer une doctrine, et vous jugez le monde sur celle que vous
impose la force. Si j’étais le plus fort, Pascase, vous penseriez comme
je pense. Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que
les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l’aune de
leurs bras. Je crains, mon ami, que vous n’ayez aucune religion; sans
quoi vous comprendriez mieux votre importance dans le plan général de
l’univers, et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés,
que les États, que les peuples,–car les mots sont des mots et l’homme
est un homme. Tout cela à propos de Mauve, la petite coureuse! Pourquoi
pas? Elle fait ce qu’il lui plaît: il faut l’admirer. Si l’infini est
contrarié par sa conduite, il en informera Mauve un jour ou l’autre. Il
parle bien à Fanette!

Et Diomède laissa éclater le petit rire obscur, dont il concluait
volontiers ses discours. Mais Pascase, grave, demanda:

–Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu’au bout de vos théories?

Diomède répondit:

–Jusqu’au bout? Non, pas aujourd’hui. Il y a trop loin.