LE CYGNE

Quand elle releva un de ses bras
pour arrêter l’éventail, on eut dit
un cygne qui du fond de l’eau ramène
et secoue son col flexible et
blanc.

Un peu couchée dans une bergère, Cyrène attendait. Debout, deux ou
trois petits jeunes gens la regardaient, disant avec émotion des choses
puériles. Les bras nus, les épaules voilées d’une dentelle noire, les
seins un peu découverts, tout son beau corps affirmé par la souplesse
des étoffes légères, elle se laissait boire, souriante, renversant
la tête, une main contre sa joue, et sous la dentelle on voyait
son aisselle luire comme un ventre de corbeau. Derrière le dos des
adolescents, des mains se crispaient: l’un de ces adorants, jusqu’alors
muet, se mit à balbutier; ses lèvres tremblaient; de pâle il devint
tout rouge. Maternellement Cyrène lui dit:

–Enfant, vous vouliez me faire un compliment; il est fait. Donnez-moi
mon éventail… Là, sur la petite table… Merci… Non, ouvrez-le…
Éventez-moi…

*

Alors, laissant tomber ses bras et glisser son fichu de dentelle, elle
respirait largement et ses seins se gonflaient. Quand elle releva un de
ces bras pour arrêter l’éventail, on eût dit un cygne qui du fond de
l’eau ramène et secoue son col flexible et blanc.

*

Du seuil, Diomède et Pascase avaient vu la scène d’adoration et les
complaisances de l’idole. Ils s’avancèrent; elle se leva pour tendre la
main à Diomède et tout de suite l’entraîna dans un coin.

*

–Vous savez, Diomède, je crois que Cyran va venir.

–Vous en êtes sûre?

–Non, mais Tanche m’a promis de l’amener. Et tenez ce papier bleu…

Elle le tirait de son corsage.

–S’il était tombé, dit Diomède, pendant que l’éventail d’Elian vous
dilatat le cœur, il aurait cru, cet enfant … il aurait eu du chagrin.

–Je le vois pour la première fois.

–Précisément, s’il vous connaissait, vous n’auriez plus le pouvoir de
lui faire du chagrin.

–Mon cher, j’aimerais mieux lui faire du plaisir.

–Ah! Cyrène, que je vous aime! ô délicieuse amie!

–Enfin, lisez.

–«Crois viendra. Entendu décoration orphelines.» Dieu, que ce Tanche
est avare! Expliquez.

–Très simple. Orphelinat. Chapelle. Il offert ornements et Sina
décoration. Cyran évangéliser les murs, anges, nuages, âmes.

–Rédemption?

–Oui, Notre-Dame de la Rédemption.

–Bon vocable, mais je voulais dire rachat.

–De quoi? Repentir? je ne me repens pas même de vous.

–Cyran fait pénitence pour deux.

–Pauvre Cyran…

–Achevez.

–Eh bien, oui. Je l’aime encore, je l’aime et je n’ai peut-être
jamais aimé que lui. Je me souviens, dans les derniers temps, nous
avons pleuré toute une nuit. Quelle douceur! La petite bourgeoise
sentimentale, comme vous dites… Non, mon ami, c’était pur, c’était
large, c’était haut… Nous étions sur une montagne… Il y est resté
tout seul, après m’avoir rejetée d’auprès de lui… Pourquoi? Il a eu
peur. Il a cru que j’étais incapable d’être fraternelle… Je l’aimais
assez pour lui sacrifier tout… Oui, tout, même la luxure… Qu’il
soit chargé de tous les péchés que son abandon m’a fait commettre!

–Ne dites pas cela, Cyrène, c’est mal.

–C’est mal. Je ne le dis pas. Mais on peut bien maudire un peu ceux
que l’on aime toujours et qui ne vous aiment plus.

–Il ne vous a pas oubliée.

–Je le sais, mais il a toujours peur.

–Oui, et il a raison.

–Je lui ai donné raison, je l’avoue; mais que puis-je faire? Mon
métier m’ennuie, je méprise les hommes et les hommes me méprisent,
tout en me craignant et en me désirant; alors je me penche vers les
âmes neuves…

–Et les corps nouveaux…

–Cela me rafraîchit.

–Votre éventail aux mains d’Elian, c’était charmant.

–Et innocent.

–Cyrène, je vous connais. Elian s’endormira ici la tête sur votre
épaule. Est-ce le même éventail?

–Le même, dit Cyrène en riant, le même et la même Cyrène.

*

Diomède n’ayant pas répondu, Cyrène reprit:

–Voici le complot. Sina va venir, vous le conduirez à Cyran, vous
mènerez la conversation et vous ne vous tairez que lorsque Cyran aura
accepté. Il y a là pour lui des années de travail, de joie, et presque
une fortune. Stupide et vaniteux, Sina paiera ce que je voudrai. Ainsi
je serai très bien vengée. Par moi et sans qu’il le sache, Cyran aura
acquis plus de gloire et tout l’argent qui lui manque depuis qu’il a
renoncé à faire des portraits et des tableautins. Vous approuvez?

–Oui. Vous êtes belle.

Lui mettant doucement les mains sur les épaules, elle le baisa au front.

*

Pascase rôdait. Diomède le présenta et Cyrène accorda tout, habituée à
ne voir dans les inconnus que des suppliants ou des amants. Elle dit:

–Tout ce que Diomède arrangera avec Daniel.

Puis:

–Ah! voilà Tanche! Mon Dieu, tout seul!

–Ce Daniel? demandait Pascase.

–Un secrétaire.

*

Tanche, l’air inquiet, caressait sa maigre barbe:

–Il est là, dans une voiture, avec Pellegrin, que j’ai heureusement
rencontré et qui le surveille. A la dernière minute, il a eu un
scrupule… Si Diomède?

–Diomède, je vous en prie!

Diomède voulut bien.

*

Cyrène fit le tour du salon, ayant pris au hasard le bras de Pascase,
qui se redressait un peu ivre, fier et souriant. Il reconnut Elian,
qu’il avait rencontré avec Diomède, et lui envoya un petit salut amical.

Aussi neuf que lui, Elian en fut tout réjoui.

Cependant Cyrène, au milieu des gestes et des mots échangés, tournait
à chaque instant la tête vers la porte, ce qui faisait passer de jolis
reflets sur son cou et sur ses épaules. Sa figure pâle et mate de brune
profonde se rosait un peu par l’émotion; sa voix était très douce, tout
amollie; elle paraissait plus belle que les autres soirs; les yeux la
regardaient avec joie.

Pascase, sans comprendre et sans réfléchir, jouissait de sentir son
bras trembler sous le sien; il le serra un peu afin de mieux sentir les
petits frissons de la chair.

*

Comme ils étaient à l’autre bout du salon, vis-à-vis la porte d’entrée,
Cyran parut.

Il y eut un grand silence et un grand émoi, car tout le monde savait.
Les hommes qui étaient assis se levèrent, s’avancèrent et derrière
eux quelques jeunes femmes troublées par la vue du maître. On le
reconnaissait d’après ses portraits.

Brusquement, lâchant le bras de Pascase, Cyrène s’avança, tendant les
mains, ne trouvant rien à dire. Cyran balbutiait:

–Chère amie, chère amie…

*




Assis, il fut aussitôt entouré, mais il ne disait rien, roulant
des yeux soupçonneux, s’essuyant le front; un instant il s’occupa
a déplisser avec son pied un petit tapis. Enfin il releva la tête:
Diomède lui parlait de ses fresques.

Il répondit, l’air heureux, revenu à des gestes de peintre, le pouce en
avant, comme écrasant de la couleur, ou les doigts agités, dessinant
un ensemble, piquant des détails. A la troisième de ses phrases
hachées, jamais finies, il se sentit très à l’aise, c’est-à-dire seul.
L’auditoire disparu, il voyait de la peinture et il la décrivait. Son
tableau achevé, il se tut et après un silence, ayant regardé fixement
Elian, lui demanda de poser pour une tête de jeune saint Jean-Baptiste.
Tanche prit son adresse, pendant qu’il rougissait.

–Jamais de modèles de profession, reprit Cyran. Ils savent prendre la
pose, c’est vrai, mais c’est aussi ce qui les rend si dangereux. L’art
est mort par le modèle… A Florence et partout, avant Léonard, on a
peint d’après des poupées de cire, surtout chez les orfèvres… Cela
valait encore mieux que le modèle de métier… Le modèle est bête et
béat, surtout l’Italien… Le brun frisé, la grande barbe blanche, la
madone aux larges paupières baissées… Parisiens, les modèles mâles
ont l’air canaille et les femelles, l’air grivois… Prenez des gens
qui passent, des gens qui pensent, des gens qui souffrent… J’ai
trouvé une madone admirable, une femme rencontrée sur le bateau… Elle
sanglotait en berçant un petit enfant dans ses bras… «Ah! monsieur,
c’est que sa sœur jumelle vient de mourir, et lui, il est si faible
que j’ai peur de le perdre aussi.» J’en ai fait la madone qui pleure
le supplice futur, mais dans ses larmes il y a un sourire pour la vie
présente… Elle est admirable, admirable!… Le modèle, voilà: on
fait prendre la pose, sous le costume, et on copie. Mais c’est l’école
de dessin! L’art d’aujourd’hui est terrifiant, l’art protégé. Il y a
quelques années, Diomède qui fréquentait alors les ateliers réussit à
identifie! avec leurs modèles tous les tableaux primés cette année-là.
Un jeune Italien nommé Giosué, alors célèbre, figurait dans douze
toiles; on l’avait mis jusqu’au milieu d’une vue de Normandie… Alors,
ajouta-t-il, en regardant Elian, ce jeune homme viendra? Il faut qu’il
vienne. Il a des yeux qui aiment et qui songent.

*

Elian pensa à Cyrène: il l’adorait pour avoir eu chez elle ce bonheur
et cet orgueil.

*

Cyrène et Diomède amenaient Sina trouvé dans le petit salon de jeu où
il perdait volontiers des sommes, avec l’air de distribuer de l’or à
des clients romains.

Les trois hommes demeurèrent seuls. Le complot s’acheva. Cyran fut
vaincu.

*

Cependant la foule des adolescents et des jeunes femmes avait reformé
son cercle, plus loin, autour de Cyrène. Les femmes la désiraient
non moins que les mâles; elles se sentaient mâles tour à tour et
amantes près de cette créature â qui nulle luxure n’était étrangère.
Agenouillée près d’elle, Flavie jouait avec les rubans flottants de
sa jupe, la joue parfois appuyée aux genoux de sa maîtresse, ou bien
levant vers ses yeux noirs de grands yeux innocents et blonds. Ce
spectacle qui n’intimidait personne remuait le cœur tendre des jeunes
gens; Pellegrin murmura des vers:

Reines des soirs anciens, amantes immortelles…
Ces yeux où la beauté s’enivre d’être belle…
Adorables caresses où les gestes d’amour
Sont doux comme des vagues et purs comme des plaintes…
Fleurs dont le vent du soir a rapproché les lèvres…

A ce moment, jalouse, la petite Aurèle aux longs cheveux de fillette
saisit la main de Pellegrin et femmena.

–Dites-moi des vers, mais d’autres… Ceux-là sont beaux, mais je ne
les aime pas… Une reine, une seule reine… Une reine et son roi…

Ils s’en allèrent loin, vers les petits salons obscurs, sous les
ramages sombres des pâles verdures.

*

Elian à son tour, énervé, triste et colère, s’éloigna. Il rencontra
Pascase:

–Elle est, dit Pascase, vraiment belle.

–Elle est diabolique, répondit Elian. Elle est un sérail.
Quelle créature d’amour! Tout un peuple d’hommes et de femmes
s’agenouillerait sur son passage. Elle est la chair.

–Il y a dans son regard une tentation, reprit Pascase. Et tout est
tentation, autour d’elle, ces jeunes femmes que le désir parfumé
d’odeur fauves, ces éphèbes aux airs équivoques… pile ou face…

Elian sourit avec dédain:

–Je vous croyais un ami de la maison?

*

Pascase regarda l’adolescent, comprit, rougit e apercevant Tanche, se
rejeta sur lui. Il dit innocemment:

–Singulière maison…

–Singulière? Pourquoi? Mœurs du jour. Aucun étonnement possible.
D’ailleurs Cyran est là. Cyran purifie tout. Cyran purifiera tout. Ah!
il se lève. Nous allons partir. Venez-vous? Venez. Vous avez l’air
sinistre. Franchement, je ne suis pas non plus très à mon aise… Il
faut la candeur de Cyran ou l’ironie de Diomède pour souffrir avec
patience cette odeur de parc aux chèvres,–et aux chevreaux. Cyrène se
perd et s’avilit… Mais si vous voulez voir quelqu’un souffrir plus
que nous, regardez Néobelle… Là-bas, cette grande jeune fille qui
ressemble à Cyrène, plus grande encore et plus somptueuse… On dit
qu’elle est sa fille, et de Sina… Paternité ou adoption, elle est
Sina, Marie-Néobelle de Sina. Ce nom lui fait du tort, à Sina. On le
croit Juif. Il est Syrien. C’est peut-être pire. Néobelle sait tout
et méprise tout. Elle a l’innocence de la croix élevée au milieu des
turpitudes et des fourberies de la place du marche. On dit qu’elle aime
Diomède, or Diomède ne parle jamais que des aventures, des idées ou des
amours avec lesquelles il veut bien jouer; sur les choses qui lui sont
essentielles, il est muet; je suppose donc…

*

Cyran sortait, ayant baisé la main de Cyrène avec un air de grande
cérémonie affectueuse; Tanche le suivit, et Pascase aussi.

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