LE BOURDON

«Diomède, mon ami, vous êtes pareil aux autres, vous avez peur, vous
aussi. Pourquoi depuis si longtemps ne vous ai-je pas vu chez moi, ou
dans ces maisons amies si hospitalières à nos vaines causeries? Oui,
nous sommes deux moissonneurs qui doivent se rejoindre dès le point du
joui pour faucher l’ivraie triste ou ces frauduleux épis d’orge dont
les grains sous la main s’en vont en poussière. Poussière qui contient
un principe in connu de vie et de rénovation, poussière inutile aux
moisonneurs, mais plus riche peut-être en mystères que les blés les
plus lourds et les farines les plus pures. Est-ce moi qui vous fais
peur, ou tant de vanité? Mais qui sait celle qui sera belle entre nos
paroles, féconde entre nos actions? Peut-être les plus méprisées. Et
peut-être que la face des choses va être changée, parce que vous avez
cueilli pour mon corsage une fleur le long de votre chemin. Pouvez-vous
mesurer la puissance de mon sourire, même équivoque, et si mon épaule
est blanche ne serez-vous pas content, plus fort et plus courageux?
Vous est-il donc impossible de me baiser la main si doucement que j’en
sois émue et prête à monter au ciel?

«La vanité essentielle de nos relations, je veux la maintenir. Laissons
les épis pleins de sang à ceux qui mourraient d’une autre nourriture.
Êtes-vous rassuré, de n’avoir qu’à papillonner sur des fleurs? Car,
je le sais, j’ai l’air d’une impudente dévoratrice, moi qui suis
la plus innocente des vierges. Ma puissance charnelle échappe à ma
volonté; elle est toute en parfum; je suis candide comme le lilas ou
comme l’encensoir, et naïve au point d’être sans pudeur corporelle.
Voulez-vous me voir nue? Vous verrez une statue, comme il y en a dans
les musées.

*

«J’ai cru deviner que vous aviez peur d’être mangé par la lionne,
pauvre héros si précieux! Ne tremblez pas. Je n’ai pas faim. Je n’aime
que vos paroles et votre air d’être supérieur même à votre peur. Il
m’est agréable de vous écouter. Vous racontez ce que vous ne ferez
jamais, et peut-être êtes-vous capable défaire ce que vous ne dites
pas. Vous êtes chimérique et juste assez hypocrite pour paraître
mystérieux. Cela me plaît. Je rêve sur vous, n’ayant rien à rêver sur
moi. Le harem que vous avez dans la tête m’admet derrière une fenêtre
grillée. Je regarde sans rougeur et sans émotion: les gestes que je
vois me paraissent obscurs et je ne cherche pas à lever le voile que
vous tendez sur les autres. Ne me croyez pas offusquée par ces jeux et
la nudité de toutes ces nageuses; seulement, je n’entrerai pas dans
votre fleuve et je ne vous convierai pas à venir vous baigner avec moi
au petit lac secret et sacré où je lave mes genoux et mes péchés.

*

«Voilà donc, ami, deux ou trois belles pages comme vous les aimez
(j’espère) de tulle brodé avec le plus grand soin, à votre intention,
et à mettre dans un tiroir sous un sachet à l’héliotrope blanc (ou
bleu); ensuite, nous allons mieux nous comprendre, et même je vous
dirais tout ce que je pense, si nies pensées m’étaient plus dociles.

*

«Mon cher Diomède, il faut vraiment que je vous aime beaucoup ou bien
que j’aie grande foi en votre loyauté, ou bien que je vous sache trop
timoré (ou trop fier), pour profiter d’un aveu, ou encore que j’éprouve
un plaisir tout féminin à m’humilier devant vous; mais vous le saurez:
je vis dans une solitude d’âme toute pareille à la mort. À certaines
heures, je suis une jeune fille qui s’ennuie, seule à mi-chemin sur la
passerelle, également loin de la poupée qu elle méprise et de l’homme
dont elle a peur. Car moi aussi j’ai peur, non de vous, quoique,
peut-être comme vous, du voleur connu ou inconnu. C’est une phase qui
peut durer et se consolider, si l’on y met le ciment de la dévotion
intellectuelle et que le mortier prenne et dure.

«Il prendra sur moi, qu’on le veuille. Moi, je voudrais vivre avec
un esprit dans une intimité fraternelle et profonde. Je serais un
gros bourdon, tout de velours, qui s’enfonce et disparaît dans une
clochette de digitale, puis repousse la porte et sort tout poudré
d’or. Quelle belle occupation pour le printemps de ma vie, sortie de
la soie des cocons où je fis en secret ma métamorphose! Il s’agit d’un
être inutile, de ceux que l’on appelle inutiles et pareils aux folles
avoines; vous voyez donc que je n’estime pas trop la fonction que je me
suis dévolue; à moins, Diomède, qu’il ne soit très agréable de sentir
le gros bourdon de velours butiner dans les cloches de son cerveau.
Je ne sais, mais ensuite je serais plus belle, tout éclatante de la
poussière dorée qui fleurit les palais de l’intelligence.

*




«Ce rêve fait, et défait, j’ai songé qu’il serait plus séant de prendre
un amant. C’est assez conforme aux usages et aux bonnes mœurs. Je
l’aimerais peut-être; il paraît qu’on a de ces surprises. Alors, toute
à la chair et aux plaisirs particuliers qu’elle entendre, je plierai
mon esprit aux images et mes membres aux gestes les plus propres à
suractiver l’épanouissement pariait de l’instinct sexuel. Est-ce bien
ma vocation? Je l’ignore et je vous consulte, Diomède. Aussi sur ce
doute, que peut-être ces deux routes ne sont pas des ennemies tout
à fait irréconciliables, qu’elles se coupent peut-être, ça et là,
sous les arbres de la forêt, comme dans ces labyrinthes qu’on voit
peints au seuil de vieux livres. Des hommes m’ont dit qu’ils voulaient
trouver une double joie dans la femme, une nourriture et un breuvage,
qu’elle fût un fruit. Mais ceux-là, que seraient-ils pour moi et que
me donneraient-ils? Ils demandent trop. Je veux réserver la moitié de
moi-même,–laquelle? Vous qui ne désirez ni l’une ni l’autre, ayant
peur que l’une empoisonne votre volonté et que l’autre paralyse votre
force, donnez-moi un conseil, désintéresse comme votre génie, et qui
tombe de haut, pierre que le vent détache d’un clocher.

*

«Cependant j’ai peur que vous n’encouragiez ma solitude. Vous jugerez
que l’orgueil me convient, qu’il doit me gonfler le cœur en même temps
que me fermer la bouche; éloigné de moi, je dois vous plaire éloignée
des autres. Il ne faut pas que les yeux qui vous semblent hautains
s’adoucissent même vers des rêves, ni que le ciel du désir entre par
ces fenêtres; vous les voudriez closes, ou leurs vitres dépolies par
quelque mousseline; enfin, que je sois virginale. Ne suis-je pas
virginale, étant vierge?

*

«J’ai tout prévu et j’attends.

«Votre amie,

«Belle.

«P.S.–Ne me répondez pas. J’ai besoin de vous revoir avant de vous
écouter. Venez samedi chez Cyrène.»

Mardi, 13 Mai. (Télégramme)

«Ne lisez pas ma lettre et rapportez-la-moi cachetée samedi chez Cyrène.

«NÉO.»

Diomède trouva les deux papiers le soir assez tard, en rentrant chez
lui. Ayant lu le bleu, il s’apitoya sur l’autre. Pauvre lettre! Elle
était lourde.

*

«Si je ne la lis pas, qui la lira? Il faut lire les lettres. Une lettre
qu’on ne lit pas est absurde, comme les mots dits trop bas et qu’on
n’a pas entendus. Il y a dedans toute une journée, peut-être toute une
nuit de femme. Que me veut-elle? C’est la première fois qu’elle m’écrit
autre chose que de brèves phrases sur des cartes. Néo, la nouvelle,
l’inconnue, la tentatrice. Peut-être qu’elle se dévoile un peu ou
qu’ayant voulu trop serrer l’étoffe autour des reins, elle a modelé ses
formes, croyant les mieux cacher. Peut-être qu’en lisant le contraire
de ce qu’elle a dit. je connaîtrai un peu de son âme. Si peu! Mais
pourquoi cette défense, ce retour, ce geste vers la bouche où la lettre
vient de tomber, cette impatience de la main qui voudrait reprendre
ce qu’elle vient de donner? Que peut-elle me donner, des pages de
littérature; m’offrir, elle-même? Absurde, elle est fière. Mais elle
sait que je la crains et peut-être veut-elle jouer et me faire reculer,
et, fatiguée de ma lâcheté, me dire adieu et tourner la tête. Si
elle me disait des choses douces, tendres et enfantines? Elle n’est
pas assez petite fille. D’ailleurs je ne la connais pas. Sur aucune
femme je n’ai moins de notions. Je sais seulement qu’elle est belle,
qu’elle me tente et qu’elle me fait peur. Pour l’aimer, il faudrait
renoncer à tout, c’est-à-dire à l’ironie, sans quoi la vie n’est qu’un
pré, vert ou jaune, ou ras selon les saisons et l’appétit des moutons.
C’est l’ironie qui diversifie l’unité des choses en multipliant les
aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille.
L’ironie, c’est l’œil à facettes des libellules qui d’une fleur de
ronce se fait un jardin seigneurial. Néobelle est un horizon. Elle se
dresse comme une montagne; elle est vraie et il faut la regarder en
face avec sérénité.

Oh! Une montagne! Un arbre sur la montagne et qui paraît grand parce
qu’il est sur la montagne. Un arbre, on l’embrasse; deux bras y
suffisent. Un arbre! Souvent ce qu’on prend pour un arbre n’est qu’une
branche qui pend rompue et que le bûcheron va emporter sur son épaule
et couper à coups de hachette et jeter au feu. C’est une branche, c’est
un scion, c’est un jet de l’année qu’on brise pour s’en faire un
bâton; c’est une grande ciguë que les enfants arrachent en revenant de
l’école, pour la tailler en chalumeau ou en sarbacane.

«C’est une grande ciguë…

«Que peut-elle me dire? Elle est là. enclose comme un mystère dans le
secret de cette lettre; je la verrais si j’avais la foi. Je ne veux pas
la voir…

«Elle est là. Elle est couchée. Elle dort en souriant. Il faut la
prendre adroitement et quelle ne se réveille que dans la joie ou dans
l’horreur d’être prise…»

Il avait déjà passé sous le repli de l’enveloppe la petite lame de
vermeil:

«Quatre feuillets de papier blanc, peut-être parfumé! L’hostie est
vide. C’est la messe du diacre. Je lui rendrai la lettre intacte.
_Intactam intacta,_ L’idée de cette liturgie purement cérémonielle me
souffle des jeux de mots latins. Enfant, quel piège banal! Diomède ou
la Discrétion à l’épreuve!»

Satisfait, il put rire un peu. Il avait moins peur. Jouer avec
Néobelle, cela serait charmant.