L’AGNEAU

Enfin, il se nomme Agneau.

Le matin, Diomède à peine levé, on sonna; la petite cloche de bronze au
son pur et doux se dressait éperdue; en même temps la porte grondait,
martelée.

C’était Cyran, toujours annoncé de cette façon violente et dominatrice.

Un agneau bêlait dans ses bras.

–C’est mon agneau pour le saint Jean. On me l’apporta de la campagne,
il y a trois ou quatre jours, mais sale, la laine grumelée et sentant
le bouc. C’est un petit mâle. Je l’ai fait laver, comme un toutou,
sur la berge, par l’homme à casquette de recruteur. L’homme voulait
le tondre! Pauvre agneau! Il loge rue Blomet chez un nourrisseur qui
me l’amène tous les matins. Il déjeune avec moi: du lait et quelques
feuilles de laitue. Enfin, il se nomme Agneau. J’en ferai un bélier
avec de belles cornes recourbées. Tâtez auprès des oreilles, là, les
deux petits nœuds déjà durs. Ne trouvez-vous pas qu’il bêle avec amour?
Il est si blanc!

Mis sur ses jambes, Agneau trébucha, puis se roula comme un chien sur
le tapis; ses yeux se fermèrent.

Alors, allumant sa pipe, Cyran changea de ton et dit:

–L’autre soir, tout en parlant, je regardais, j’observais, amusé pat
la jeunesse des visages, l’éclat des yeux, à peine étonné que les
femmes eussent les cheveux courts et les hommes les cheveux longs. Il
y a des modes et désaffectations de vices. Cela m’est égal, puisqu’en
dehors de la chasteté absolue, tout, désormais, me semble laid.
D’ailleurs, je cessai bientôt de réfléchir. Devant des visages, je
suis peintre. Je parlais des modèles, j’examinai les têtes, cherchant
le caractère qui convenait à ma porte. Mon saint Jean est peint sur
la porte de la sacristie, intérieurement. C’est lui qui ouvre la
porte, du dedans au dehors, afin que de la vie secrète Jésus passe à
la vie publique et au sacrifice–conséquence de toute vie vouée au
peuple. C’est très clair, quoique le frère gardien n’ait pu comprendre
le symbole de ma porte, ni surtout l’agneau marchant résolu et fier
dans sa douceur en avant du prophète. Pourtant, l’agneau ne doit
pas être porté; il doit s’avancer volontairement vers le couteau du
sacrificateur… Enfin, voulant un saint Jean adolescent, et non un
vieux mangeur de sauterelles, je distinguai un éphèbe nommé Elian…

–Elian! cria Diomède. Mais sa bouche est un écriteau!

–Alors vous devinez. Il est venu hier.

–Et il vous a joué la courtisane amoureuse? Soupirs, cris, poses,
larmes?

–Oui.

–Cyran, vous vivez vraiment trop en dehors de tout. Il a tenté la même
aventure avec Sully. C’était très bête. Avec Sully qui a les mœurs d’un
saint!

–Enfin, il a eu l’esprit d’un mot parodié de Suétone: je veux être
l’amant de Cyrène et la femme de Cyran! C’est un fou lubrique sans
intérêt. Mais, que veut dire cette allusion à Cyrène?

*

Diomède, hésitant, répondit:

–Si ce n’est pas vrai, c’est possible.

Puis, encore après un silence:

–D’ailleurs, Cyrène est perdue. Elle le sait. Ses nerfs ont pris
une telle habitude du plaisir… C’est l’alcoolisme de la volupté…
Demeurée avec vous et devenue votre femme, elle serait maintenant
l’ami de vos soirées et le témoin de vos jours, heureuse de broyer
vos couleurs et de vous tendre la brosse… Oui, c’est une pécheresse
terrible… Enfin pourquoi ne viendriez-vous pas à son secours,
fraternellement?

*

Cyran sembla choqué de ce discours qui évoquait trop directement un
passé trop connu. Diomède se comprit maladroit et presque infâme. Cyran
objecta:

–Mais je ne veux pas me marier. Je suis moine. Une vieille, maîtresse?
Non. Une liaison de hasard. J’ai eu de la tendresse pour elle, c’est
vrai, au temps où j’étais, moi aussi un scandale…

–Cyrène a été si belle et elle est encore si belle que tout lui est
pardonné, reprit Diomède. Le peuple, malgré sa stupidité croissante,
admet fort bien qu’une Cyrène ait d’autres droits dans la vie et sur la
vie qu’une femme dont la vertu est la seule grâce. Son existence aura
été une large fresque pompéienne, un peu lascive, trop voluptueuse,
mais de couleurs vives et de chairs douces… Enfin elle vous chérit.
N’avez-vous pas senti son émotion, l’autre soir?

–Je crains son amour, répondit Cyran. Elle voudra obtenir de moi (et
elle en aura le droit) des plaisirs que je ne désire plus. Je caresse
les hanches d’un modèle sans plus de volupté que la croupe d’un cheval;
avec la même bonhomie esthétique. La peau d’une femme n’est plus pour
moi qu’une étoffe très fine et si elle se tend sur d’agréables courbes
je suis content et voilà tout… Mais avec cette créature que j’ai
aimée, que j’ai respirée, que j’ai bue… Cela me trouble, mon cher
Diomède! Qui fera mes images, si je fais l’amour?

*

Diomède insinua, amusé par cette controverse:

–La peinture n’est pas incompatible avec l’amour.

–Ma peinture? Absolument. Il faut que ma vie soit immatérielle, pour
que mon art demeure spirituel et intellectuel. Si je touche à la
vie, si je pénètre dans la chair, je sens que je retournerai à mon
vomissement réaliste! Que d’années j’ai perdues à aimer les apparences,
à copier des muscles, des tons, des lueurs, à dessiner des bouches qui
parlent, des seins vers lesquels se tendent les lèvres! A quoi bon?
Le réalisme le plus direct, le plus sur, le plus palpable, s’en va,
fuit tout honteux devant la nature. Peut-être est-ce de l’art utile,
de l’art documentaire?… Les costumes intéressent les historiens plus
tard et de bons esprits dissertent sur la couleur des cheveux, en
Italie, au temps de Véronèse… Il faut déformer ou transformer… Moi,
je transforme. J’allège les corps de toute leur matérialité; j’en fais
des nuages, des vapeurs, des rêves, des âmes… Alléger et allonger,
obtenir des êtres frêles et transparents…

–Et l’agneau? Demanda Diomède, qui aimait modérément la nouvelle
peinture de Cyran et souriait, parfois, de ses théories.

–Agneau? Je le ferai haut et mince comme un lévrier avec une petite
tête fine, enfantine, douloureuse, et des rayons d’or sortiront de
l’absence de ses cornes.

*

Diomède admit cette vision, mais, tout en se méprisant un peu, il dit,
pour accomplir sa promesse jusqu’au bout:

–Elle est prête à tous les renoncements, à un mariage mystique.

–Où trouvera-t-elle la force de se renoncer?

–En sa tendresse pour vous.

–Peut-être…

*




Diomède ajouta:

–Songez, un mariage mystique, tout blanc, des épousailles angéliques.

Cette idée séduisait l’imagination de Cyran, devenue un peu puérile.
Il se remémorait d’édifiantes vies de saints, les vœux de chasteté
formulés par les nouveaux époux encore la main dans la main sous la
bénédiction du prêtre.

–Comme Cécile et Valérien…

Mais il reprit:

–Cécile était pure, Valérien était jeune; leur sacrifice fut grand,
peut-être cruel. Le mien serait doux, mon ami… Les fresques me sont
des épouses admirables, chastes et pleines de joie… Il ne faut ni me
comparer à Valérien, ni comparer Cyrène à Cécile… Il ne s’agit même
pas de Philémon et Baucis, ce qui est encore admirable, mais d’un vieux
peintre misanthrope, malade, nerveux, et d’une femme moins illustre en
vertu qu’en esprit et en beauté, et qui demain sera vieille, triste
et laide… Mourir seul, voilà la question et voilà l’horreur… Sans
doute, mais c’est peut-être plus beau… «On le trouva mort, la brosse
à la main, couché aux pieds de l’agneau qui semblait…» Quoi?… Je
veux peindre, jusqu’à mon dernier souffle, des âmes, des nuages, de
l’encens, des choses blanches, blanches… Venez ne voir, un de ces
jours… Je peins tout à la fois. Tout est entrain, la Procession des
âmes, saint Jean, l’Annonciation, tout… Pour faire dresser Agneau sur
ses pattes on lui tend une feuille de salade trempée dans du lait…
Eh bien, mon ami, venez avec elle, si vous voulez… Elle verra mes
âmes, elle verra ce que sont pour moi les femmes, elle verra comment je
comprends là vie… Des âmes, des âmes, jusqu’à ma dernière heure!…
Adieu.»

Et prenant l’agneau dans ses bras, il s’en alla, pareil au Bon Pasteur.

*

Quand Cyran fut parti, Diomède, affligé, calcula son âge, mais il
n’arrivait qu’à des presques.

«Il doit être plus vieux que son aveu… C’était un esprit… Il a
encore des heures…»

Et Diomède songeait à la vie très belle de cet homme que n’avaient
jamais ému ni l’ambition, ni la fortune. Il n’était jamais sorti de
l’art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain
quotidien; son entrée dans la gloire avait été lente, processionnelle,
hiératique: jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers
les juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers
les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et
l’éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont
la noblesse de l’humanité.

Diomède qui lui avait toujours été filial, mais non servile, se prit à
douter de son droit à le rejeter vers Cyrène et vers un tel hasard. Il
était content que Cyran se fût défendu et, admettant ses objections,
il résolut de ne plus tenter de les rompre, si on lui demandait de
nouveaux conseils.

Cyrène avait en soi une telle séduction! Il essaya en vain d’en faire
l’analyse. Les alambics craquaient, éclataient avec d’aveuglants
jets de vapeur. On ne trouvait ni la courtisane, ni la grande dame,
ni la «muse», mais un être singulier où il y avait de tout cela, et
l’ensemble vénéneux, aux plus petites doses, avec le charme de l’opium
ou des plus délicieux poisons.

Nulle femme ne justifiai mieux les idées de Diomède sur le rôle du
mépris dans l’amour. Le vice adorait en elle une laideur dissimulée
sous une beauté animale, la grâce de l’impudeur et de la stérilité. Son
esprit même semblait physique; on le respirait comme une odeur où il y
avait encore quelque chose de sexuel; son sourire était un frôlement et
son rire une caresse. Cyrène, ils étaient vrais, sensés et profonds,
les éternels jeux de mots nés de son nom fatidique.

*

Revenant aux motifs de son retour au vieux Cyran, il les comprenait
aisément; ils étaient simples, humains, sociaux, avec sans doute de la
cordialité et même de raffection…

«En somme, songea Diomède, que m’importe? Je m’occupe bien peu de moi
depuis quelques semaines…»

Il ne put cependant arriver à se nier l’évidence de ses devoirs envers
Cyran. Des devoirs, lesquels? Le protéger? Le secourir? Comment? En
ouvrant ou en fermant les fenêtres?

*

Las de ces controverses, il écrivit à Néo, voulant un rendez-vous, une
heure près d’une fenêtre ou sous les arbres du parc Sina.

Y aller?

«Oui, elle m’attend. Mais que d’ennuis! Rencontrer le vieux jockey,
saluer la vieille dame qui vous retient anxieuse, près de sa chaise
longue, par des questions qu’elle a longtemps remuées dans sa cervelle
inculte d’orientale. Elle déteste Néo qu’on lui a imposée comme une
nièce orpheline. La vérité qu’elle sait et qu’elle n’ose proférer anime
ses yeux noirs et faux, quand la jeune fille passe, ou son nom. Si elle
n’était paralytique, il y a longtemps que Néo aurait bu du poison…»?

*

Dans l’après-midi Diomède, ayant mis sa lettre à la poste, alla tout de
même jusqu’à l’hôtel Sina. Le vieux jockey était sorti avec Néo. Il dut
subir la vieille levantine qui «recevait toujours».

En approchant du coin d’ombre où elle se terrait sous des coussins,
on entendait un bruit de médailles et de noyaux d’olives. Elle priait
toute la journée avec une ardeur conjuratoire, sans but, sans pensée.
Pourtant Diomède lui avait entendu avouer: «Je suis forte; les Saints
sont avec moi; la mère de Dieu me protège!»

Gardant son chapelet dans ses mains maigres, les doigts arrêtés sur le
grain dont elle achevait l’oraison, elle fit à Diomède un vaste geste
de bienvenue, puis elle parla:

–Ils m’ont envoyé une. idée, car ils m’aiment et veulent me guérir:
«Lève-toi et va à Jérusalem!» Alors je demande: Comment va-t-on à
Jérusalem? Mais ici, personne ne sait répondre, quand c’est moi qui
demande. Diomède, tu me diras comment on va à Jérusalem. J’écoute.

Diomède expliqua les facilités, mais les fatigues du voyage. Il
se souvint du nom d’un paquebot, du chemin de fer de Jaffa, d’un
pèlerinage annuel dont la torpeur convenait à l’infirme.

Elle cria, secouant ses noyaux d’olive:

–Que la mère de Dieu soit bénie! J’irai à Jérusalem.

*

Néobelle entra, emmena Diomède, pendant que la vieille criait encore,
sur un ton de menace:

–J’irai à Jérusalem!

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