L’ABEILLE

Elle avait l’air tout blanc, d’un blanc triste, par sa robe incolore,
ses yeux calmes, son teint pâle. Sans éclats de rire,.sans verve, sans
rien de ses habituelles insolences, elle était entrée, déjà assise,
sage comme une belle dame, son ombrelle sur ses genoux, disant:

–N’est-ce pas, Diomède, que Cyran est un grand peintre?

Diomède y consentit volontiers.

Elle continua:

–Tout en faisant sa peinture, ses lignes, ses couleurs fraîches
comme de l’eau, il parle, il dit des choses admirables, des choses
qui remuent le cœur, des choses qui m’ont bien fait réfléchir. A son
atelier, mais surtout là-bas, parmi les échafaudages, enfermé dans sa
grande robe blanche, il est beau, il est sacerdotal, il est divin. On
dirait qu’il va repeindre le monde, un monde d’harmonie et de grâce,
doux et clair, et les corps purs et vus sous les voiles diaphanes, cela
signifie qu’on devrait laisser voir ainsi son âme, qu’elle fût assez
belle pour qu’on ne rougît point de la montrer.

–Mauve récite une leçon, dit Diomède.

–Mauve répète les paroles de Cyran, parce qu’elles lui plaisent.

–Alors le beau vieillard vous a charmée?

–Ni par sa beauté, ni par sa vieillesse; par son génie.

–Et Mauve vient me faire ses confidences?… Donne-moi tes lèvres!

Mauve les donna, puis elle dit:

–Oui, prends, pendant qu’il est encore temps.

Diomède écoutait surpris. Mauve parlait avec la gravité d’une jeune
chrétienne prédestinée au martyre. Elle ajouta:

–Cyran m’a conquise d’une seule bataille. Je résiste encore, ma chair
est en rébellion, mais mon âme est soumise. Diomède, j’ai peur de
devenir une créature angélique.

–Que feras-tu alors de ta beauté, petite Mauve?

–Je ne sais pas. Rien. Ou bien je la donnerai à Cyran pour qu’il la
mette sur les murs des églises.

–C’est tout ce qu’il en peut faire.

*

La, Mauve voulut bien rire un peu. Elle reprit:

–Il m’a avoué son petit frisson, l’autre soir, tu te souviens, quand
je le buvais… Il appelle ça des tentations; moi, des désirs. C’est
vrai, je le désirais de toutes mes forces. Je suis rentrée contente
et furieuse. Je vous maudissais tous les trois, même toi, Diomède. Le
lendemain, à sept heures, Tanche vient me chercher. J’ai posé, j’ai
écouté, et je suis troublée.

–Et Cyran? demanda Diomède.

–Cyran m’observe. Je crois qu’il m’aime, comme un petit animal, un
petit chat dont on veut faire l’éducation. Il m’a caressé les hanches,
doucement, d’un geste innocent et distrait, puis il s’est mis à
dessiner et à parler…

–De quoi?

–De tout ce qui est blanc, de tout ce qui est simple, de tout ce qui
est pur. Je n’ai pas très bien compris, mais j’ai été émue.

–Mauve, on n’est ému que parce que l’on ne comprend pas bien.
L’émotion est un sentiment. Ensuite?

–Ensuite me voilà. J’ai l’air un peu bête, n’est-ce pas?

–Très peu.

*

Elle se leva, ôta son chapeau, ses gants, alla sur le divan, près de
Diomède, se roulant autour de lui, disant:

–J’aime encore Diomède.

–Encore?

–Encore et à peine, mais encore un peu, assez pour être son esclave
aujourd’hui. Demain, peut-être pas…

*




Très amusé d’abord par ces mines qui faisaient de Mauve une petite
victime, il ramena lentement à l’état de petite épouse. Mauve, qui
aimait à prendre, se laissait prendre. D’ordinaire, insinuante et
impérieuse, elle violait doucement, intéressée par les capitulations
successives, jouissant des retraits et des sursauts de la pudeur des
mâles qui n’est vaincue qu’au moment où elle devient inflexible. Son
jeu était serré, sûr et astucieux; délicieux insecte d’aventure,
serrant autour de sa proie les spirales de son vol, elle chantait comme
une abeille; puis soudain l’abeille se taisait, buvait, les ailes
calmes, la vie de la fleur humaine. Mais aujourd’hui, peureuse, elle se
laissait dévêtir avec la patience d’une orpheline, sans autre désir que
d’être agréable aux mains de son ami.

*

Beaucoup elle avait aimé Diomède, toujours doux et serviable dans les
choses de l’amour, et même patient, volontiers plié aux caprices de
chaque caractère féminin ou habile à ne demander à des yeux jamais
que leur sourires naturels. Avec lui les femmes rassurées devenaient
presque sincères; confiantes, elles ouvraient l’armoire de leurs vices,
lui laissant manier les gants, les dentelles, les plumes et les soies:
l’armoire refermée, on avait joui de tout, délicatement, sans rien
gâter, sans rien froisser, et tout se retrouvait à sa place, bien sous
la main, pour une autre fois. Il n avait jamais l’air de les mépriser,
soit pour la hardiesse de leurs mœurs, soit pour l’équivoque de leurs
gestes, soit pour la facilité de leurs émois. Il ne croyait pas que des
fleurs sont belles parce qu’elles sont enfermées derrière des grilles,
des murs ou des sauts-de-loup; les belles le sont partout, dans les
forêts, dans les prés et même le long des chemins; si un peu de
poussière parfois les poudre, elles ont aussi toutes les bénédictions
de la pluie du ciel et toutes les bonnes fortunes du soleil. Enfin,
il était indulgent, ayant décidé qu’en somme si la libre pratique de
l’amour était une tare pour les femmes, elle en devait être sans doute
une aussi pour les hommes. Et la vénalité même, si elle déshonore une
femme qui se livre, que ne déshonore-t-elle pas l’homme qui accepte le
marché? Est-il donc plus moral d’acheter que de vendre une turpitude?
Mais pourquoi turpitude? Il n’est pas honteux pour un homme de vivre de
son intelligence; il n’est pas honteux, pour une femme, de vivre de sa
beauté.

Mauve, qui vivait de sa beauté, n’était donc pas méprisée par Diomède,
ni par Cyran, ni par Pascase, ni par Tanche, ni par plusieurs autres
jeunes hommes qui la respiraient volontiers.

*

Cependant, devant cette jolie créature, mais trop connue, Diomède se
laissait aller, pour la première fois, à des pensées qui n’étaient pas
d’amour.

A demi-dévêtue, étendue les yeux clos, les mains sous la nuque, une
jambe repliée et l’autre pendante, Mauve lui parut tout à coup inutile
dans sa vie. Quel plaisir vraiment avait-il à baiser ainsi à petits
coups ces seins menus et froids? Il se sentit absurde, l’espace d’une
seconde, mais Mauve, ayant peut-être senti le danger, le coucha sur
elle impérieusement.

*

Recoiffée et gantée, elle se déclara un peu lasse de ses vagabondages.
Parmi les paroles de Cyran, il y en avait plusieurs qu’elle avait déjà
entendues intérieurement.

–Cela vous explique, Diomède, l’émotion que j’ai ressentie. Quoique je
m’en sois bien cachée, il y a longtemps que je songe à n’avoir qu’une
robe, qu’une bague et qu’un ami. Me comprenez-vous bien, Diomède?

Un instant, Diomède se crut l’unique ami élu par Mauve. Il en eut de
l’effroi, prévoyant de douloureuses explications. Comme il ne répondait
pas, elle continua, sur un ton contrit:

–On ne reconnaîtra plus Mauve, elle sera toute changée. Déjà
aujourd’hui, j’ai été bien différente, n’est-ce pas? Vous ai-je fait
plaisir, au moins? Non, Diomède, je le sens, tu as regretté l’ancienne
Mauve. Que veux-tu? Elle est morte. J’ai voulu la ressusciter pour toi:
je n’ai peut-être évoqué qu’une larve.

Diomède était consterné. Il la laissa partir sans avoir trouvé un mot
de la fin vraiment cordial.

*

Seul, il réfléchit et comprit pourquoi Mauve qui lui avait toujours été
agréable, l’avait aujourd’hui séduit si faiblement:

«Ses pensées n’étaient plus celles qui vivifiaient son corps, quand
son corps m’était doux. Plus de sensualité, plus de beauté. Les femmes
ne sont vraiment belles que pour ceux qu’elles désirent.»

*

Il songea encore:

«Mais je vais presque pleurer Mauve. Nous nous aimions très bien.»

Et encore:

«Non, pas très bien. Illusion, jeu, sourire. Mais je me dupais moi-même
très doucement avec ces petites illusions, ces petits jeux, ces petits
sourires. Tout cela était aimable, facile, léger.»

Et encore:

«De qui Mauve peut bien être amoureuse? De Cyran? Qu’importe! Je la
regrette. Oui, je vais presque la pleurer.»

You may also like