LA CEINTURE

Quand Diomède entra, Fanette, nue, fraîche, tout adamique, les cheveux
sur le dos, se promenait méditative, lisant à mi-voix un livre doux.
Ayant baisé la bouche de son ami, bien cordialement, elle mit comme
signet au livre doux un ruban de jarretelle qui traînait sur le divan,
puis, d’une voix languide, dit:

–O Diomède! Si vous saviez comme je suis mystique!

–Il faut mettre une ceinture, Fanette, c’est plus chaste et aussi
l’art désire que les femmes nues soient ornées d’une ceinture. Le
signet du livre fera très bien. Là; Cela suffit, avec ce petit camée
pour fixer l’attention de l’œil. Le nombril est le centre esthétique.
La Nature l’ignore, mais l’Art le sait; conformez-vous par artifice
aux Nymphes de Jean Goujon: elles sont très belles. Maintenant, des
pantoufles à hauts talons. C’est bien mieux; cela allonge les jambes.
Une femme nue, avec ces notions, peut acquérir une attitude presque
aussi agréable que celle des fines statues de jadis. Des jambes et pas
de ventre; des hanches et pas de seins. C’est la nymphe. Les femmes, à
l’état de nature, ont toujours l’air de relever de couches.

–Non, dit Fanette, tout cela m’ennuie, je vais me vêtir. Je ne m’aime
que vêtue ou nue comme un ange.

*

Elle s’enveloppa d’une large robe, noua une cordelière et sage vint
s’agenouiller près de Diomède, qui lui caressait les cheveux.

–Comme vous avez les cheveux fins, Fanette! Comme vous êtes fine et
pure! Heureuse âme!

–Oui, je suis très heureuse. Mes amis ne sont pas tous aussi doux que
vous, Diomède, mais leur fidélité me plaît et me rassure. Je vis avec
joie, rosier que l’on respire, que l’on dépouille et qui refleurit
toujours, plein de bonne grâce. Je suis très heureuse. Et puis j’aime
Diomède et Diomède m’aime.

–Oui, Fanette. Tu es une si innocente enfant, et une chair si légère!

–Que veux-tu dire?

–Une chair d’oiseau qui vole à tout plaisir, à toute musique, à toute
lueur, à toute picorée, d’oiseau ingénu et libre…

–Tu es un peu jaloux, Diomède?

–Oui, un peu.

–Moi pas du tout, Diomède. Je me donne à toutes les lèvres qui me
plaisent, naïvement, presque sans le faire exprès. C’est pour cela
que je vis si en joie. Rien ne me force; nul ne me contraint; je
marche doucement vers toutes les fleurs, comme le long des sentiers
d’une vaste forêt; et s’il vient des bêtes, je grimpe à un arbre;
et si je suis mangée, dame! que veux-tu, Diomède, est-ce que toutes
mes méchantes petites sœurs ne seront pas mangées aussi, un jour ou
l’autre? Parfois, en me promenant, je pense à des choses loin, à des
recommencements, à des coupes fraîches que d’invisibles mains tendent
vers les bouches ardentes, à des fruits qui tombent, à des baisers qui
rôdent, à des chansons qui jouent, à des agneaux, à des fontaines, à
une odeur d’amour éternel qui parfumerait la terre. Je sais bien que je
ne suis qu’une petite prostituée, mais j’ai un cœur de petite Madeleine
et quelquefois, Diomède, ne ris pas, une âme de petite fiancée. Cela
fait un bouquet très doux. Je suis heureuse comme un ange.

*

Et vraiment, maintenant, allongée sur des coussins, sa chair
emmaillotée de rose, ses longs cheveux fins et clairs répandus comme
des rayons sur ses épaules, les joues rosées par des reflets, les yeux
naïvement bleus, Fanette avait l’air d’un ange tout jeune, étonné de la
vie, l’air à la fois somptueux et frêle.

Diomède voulut lui baiser les pieds, tant elle était gracieuse et
divine, et, comme ses lèvres se posaient sur la nacre froide, il
songea, un peu bêtement:

«La morale a fauché toute la joie humaine. Fanette est heureuse parce
qu’elle ignore la distinction du bien et du mal…»

Selon son habitude, il avait pensé trop vite; il se reprit:

«C’est un peu gros; il faudrait expliquer cela, le nuancer.»

*

Fanette, chatouillée, se mit à gigoter comme un enfant dans son
berceau. Elle se leva, s’alla regarder à la glace, faisant de la
lumière avec ses cheveux. Apercevant le livre posé sur la cheminée,
elle dit:




–Écoutez: «De cette douceur naît la volupté du cœur et de toutes les
forces corporelles, en sorte que l’homme s’imagine qu’il est enlacé
intérieurement dans les replis divins de l’amour. Cette volupté et
cette consolation sont plus grandes et plus voluptueuses pour le corps
et pour lame que toutes les voluptés accordées par la terre. Cette
volupté liquéfie le cœur au point que l’homme ne peut se contenir,
tant est grande la plénitude de la joie intérieure. De ces voluptés
naît l’ivresse spirituelle. L’ivresse spirituelle se produit lorsque
l’homme éprouve plus de délectations et de délices que son cœur ou son
désir n’en peuvent désirer ou contenir.» Eh bien, Diomède, moi aussi,
la pauvre Fanette, à des heures de bonne solitude le matin, s’il y a
du soleil et des fleurs autour de moi, je ressens à vivre une joie si
forte que mon cœur se déchire, et je pleure. Les bruits me sont une
musique; les odeurs, une ivresse; et je reste ainsi longtemps, pâmée
dans une volupté surhumaine… Me croyez-vous, Diomède?

–Pourquoi ne seriez-vous pas visitée par l’infini. Vous êtes bénie,
parce que vous êtes pure et douce et Dieu vous rend l’amour que vous
donnez aux hommes.

–Cela n’est pas d’accord avec le livre, dit Fanette, songeuse. Je suis
charnelle comme une chèvre. Je ne comprends pas.

–Il ne faut pas trop vouloir comprendre, reprit Diomède. Moi, un
jour, vers le soir, après un long travail, j’eus une sorte d’extase,
je sentis un soulèvement surnaturel et je vis une lumière infiniment
brillante qui me parut être le centre du monde. Puis je retombai dans
mon humanité. Et c’est tout.

*

On apporta une grande corbeille de violettes roses. Alors, ils
jouèrent, excités par ce parfum de vie, cherchant les sensualités les
plus fines, les caresses les plus délicates, les baisers les plus
rares. Dans les querelles voluptueuses Fanette prenait vraiment l’air
sérieux et inquiet d’une chèvre. Toute remuante et agitée de frissons,
elle ne souriait jamais et ses yeux s’emplissaient profondément d’une
joie surhumaine, puis soudain, elle éclatait de rire, puis longtemps
elle chantait, la bouche close, ainsi qu’un violon magique.

Diomède oubliait toute autre sensation à écouter le murmure mystérieux
de ce corps pur, blanc et rigide qui né semblait plus vivre que dans le
lointain des songes.

Réveillée, elle fut aussitôt joyeuse, s’habilla, prise de pudeur,
voulut manger, boire, fumer, s’amuser à des bibelots, à des images,
pendant que Diomède admirait une créature si divinement animale. A ces
moments il l’aimait avec délices, ému par tant de vie, tant de grâce et
tant d’ingénuité.

Il songea:

«Elle me mène loin de «la cabane d’anachorète avec son toit de chaume
et peut-être de roseaux: si différente de Christine, elle est faite
aussi pour être aimée.»

Rassasié de la chair de Fanette, il désira Christine, la vit se
déshabiller lentement, presque modeste, surgir droite, fière, muette.
Puis par excès de contraste, il lui sembla qu’un plaisir plus aigu lui
serait donné par une possession presque furtive, un corsage à peine
entrouvert, des jambes fleuries de dentelles et de rubans, des étoffes
criantes. Enfin il se comprit fatigué et stupide, se leva, demandant:

–Fanette, chère enfant, quelle idée vous faites vous du mysticisme?

Fanette répondit:

–C’est quand l’amour est plus fort que tout. Diomède, rentré chez lui,
se répétait encore la touchante réponse de la candide Fanette.