LA BARQUE

Je veux sauter sur une autre nef
et que la vieille barque sombre
avec tous mes péchés.

Assis dans le fauteuil que venait de quitter Néobelle, il songeait,
serrant la lettre entre ses doigts, étonné de s’être livré franchement
à des discours et à des gestes pathétiques. Mais tant d’émotions des
deux modes, sensuel et sentimental, l’avaient lassé ainsi qu’une longue
promenade parmi des paysages contradictoires. Il songeait et ne pensait
pas, engourdi dans une fatigue assez douce, un peu gêné vis-à-vis de
lui-même et pourtant satisfait comme d’une victoire.

*

Bientôt, il cessa même de songer. Alors il perçut les bruits prochains
des danses. Surpris que nul couple n’eût tenté une intrusion vers
ce coin pourtant si connu et où tant d’épaules avaient été baisées
et peut-être mordues, il alla soulever la tapisserie qui séparait
des autres pièces le petit salon solitaire. La porte était fermée à
clef. L’autre, celle qui donnait directement sur l’antichambre et
par où Néobelle avait disparu était restée ouverte. Des domestiques
somnolaient; il n’y avait plus sur les tables qu’un petit tas de
manteaux où il choisit le sien. La musique cessa; des gens sortirent;
il rentra vite, ne voulant voir personne.

*

Au même moment la porte fermée à clef cria et Cyrène parut:

–Je vous savais là, je vous ai surveillé. Il faut vraiment que je vous
aime, Diomède, pour vous laisser sous clef seul avec ma fille.

–Tout le monde pouvait entrer par où elle est partie.

–Non, ce soir la porte du fond n’ouvrait qu’en dedans.

–J’aime autant ne pas avoir su tout cela d’avance, reprit Diomède. Néo
le savait?

–Non. C’est moi qui ai tout fait. Je sais que vous vous aimez et cela
me plaît.

–Elle est vraiment votre fille?

–Ma vraie fille. Vous aimeriez autant pas?

–Presque.

–Elle me ressemble si peu. De stature, de ligne, et voilà tout.
Je l’adore et elle me méprise. Si elle avait mon caractère, elle
m’aimerait… c’est mieux ainsi… Néo est une créature admirable
devant laquelle je me prosterne éblouie et balbutiante. J’adore sans
comprendre… Vous seul peut-être pourrez déchiffrer cette écriture
hiératique… On ne sait pas ce qu’elle veut… Enfin, elle vous aime…

–Oui, reprit très simplement Diomède, je crois qu’elle m’aime.

–Et vous?

–Moi, je suis écrasé. J’attends le coup de grâce–et de là grâce…

–C’est cela, faites de l’esprit, quand il s’agit de la joie et de l’a
vie d’une fille malheureuse qui vous offre toute sa beauté et tout son
cœur.

–O Cyrène, ne soyez pas sentimentale. Ayez la pudeur du sentiment;
c’est ce que j’appelle n’être pas sentimental; et laissez-moi aimer
avec ironie, si c’est ma manière d’aimer.

–Les femmes, dit Cyrène, n’ont aucune pudeur; vous le savez sans
doute mieux que moi, mais celle-là est la dernière dont elles soient
capables. Parler d’amour leur est peut-être encore plus agréable que
de faire l’amour. Croyez-vous vraiment que je puisse aimer Cyran en
secret? Non, je veux crier mes sentiments pour lui, les étaler, les
afficher–sur tous les murs, sur mon front et sur le sien. Je suis plus
heureuse de l’avoir vu chez moi une heure en cérémonie que d’avoir
passé huit jours tête-à-tête avec lui. Tout le monde sait qu’il m’a
quittée; tout le monde sait que cela m’a fait de la peine; tout le
monde saura que nous nous sommes rencontrés…

*

Cyrène songea un instant; elle reprit:

–Il a fait le premier pas; il en fera d’autres. Je veux mourir près
de lui… Je ne suis plus telle que vous me croyez et telle que je
parais, Diomède; et, si je veux être encore aimée de Cyran (aimée
comme il voudra), c’est pour pouvoir paraître enfin telle que je suis
devenue… Les adolescents, Diomède, jeunes enchanteurs et petites
sirènes, je voudrais tant les fuir! Je sens que je me perds, ma barque
coule; l’eau est bleue et tiède, mais profonde; j’y disparaîtrai
toute… Non, je veux vivre et rester belle et fière; laisser le monde
et non être laissée par le monde. Je veux sauter sur une autre nef et
que la vieille barque sombre avec tous mes péchés; ils sont lourds,
elle ira au fond. Sur l’autre nef je m’installerai bien sagement, mais
avec beaucoup de dignité, comme une reine qui vient d’abdiquer mais
qui garde en ses membres des habitudes royales. N’ai-je pas régné en
vérité surtout un peuple? Par ma beauté et par ma luxure? Oui, par cela
presque seul, car tout le reste n’aurait été rien sans le scandale de
ma vie.

–Ah! Cyrène, c’est donc l’heure du cilice?

–Elle aurait déjà sonné, mais Cyran a retardé l’horloge.

–Vous serez regrettée.

–Et je ne laisse pas d’héritière.

–J’espère que non, répondit Diomède.

Cyrène le regarda sans se fâcher.

–C’est le premier crin du cilice. Continuez.

–A peine une petite cordelette de soie, mon amie. Mettez-moi à la
porte.

–Tout est fermé, dit Cyrène, vous passerez par ma chambre et le petit
escalier.

–Non, c’est trop de tentations.

*




Il suivit pourtant, troublé, craignant la lâcheté de la chair, mais
Cyrène, traversant la chambre sans hésitation, ouvrait déjà la porte
dérobée. Diomède par instinct ou souvenir regarda vers le lit dont
il connaissait bien la place; il était défait et, dans la pénombre,
il crut voir une tête s’enfonçer dans l’oreiller. Alors en un accès
d’hypocrite indignation–car lui, Diomède, aurait-il résisté aux bras
violents–il s’emporta contre Cyrène et, à mi-voix, pendant qu’elle
l’éclairait sur le palier.

–Cyrène, vous mentez à vos paroles. Qui est là?

*

Cyrène répondit froidement:

–Elian.

–Alors, tout ce que vous m’avez dit?

–Je ne me renoncerai que dans la sécurité de mon cœur.

–Sacrifiez cela.

–Diomède, je vous en prie.

–Mais pourquoi me donner ce spectacle et me forcer à un rôle absurde?
Me voilà moraliste, à deux heures du matin, sur la troisième marche de
l’escalier qui mène à l’alcôve. J’ai envie de rire… En effet, vous
êtes libre, mais vous croire, Cyrène, vous croire!

–Si j’avais voulu, c’est vous qui seriez dans l’alcôve.

*

Et pour punir Diomède, se penchant vers lui, elle lui toucha le front
de son aisselle nue.

*

Diomède descendit d’une marche.

–Allez-vous-en.

–Sacrifiez Elian.

–Je vous laisse.

–Je ne vous croirai plus.

–C’est le dernier, Diomède. Encore celui-là. J’ai eu d’envie d’Elian.
C’est le dernier.

–Et Flavie?

–Bagatelle.

–Sacrifiez Elian.

–Non, mon cher, je veux choisir mon mot de la fin. Bonsoir.

*

Elle rentra. Diomède entendit le bruit des verrous.

Alors il remonta les quatre marches, écouta.

Elian avait quitté le lit au premier verrou et là, près de la petite
porte, c’était une prise de possession lente et curieuse, avec un
froissis d’étoffes, des baisers rapides… Il entendit Cyrène prononcer
un mot obscène, puis il lui sembla qu’elle emportait l’éphèbe dans ses
bras…

Il songeait, en se faisant ouvrir la porte de la rue:

«Cyrène en est à l’excitation du mot sale… Je la plains… Enfin,
c’est de son âge.»

Puis encore:

«Décidément, les amours des autres, c’est bien peu intéressant.»